Le pédagogue Ahmed Tessa a plaidé pour une école qui favorise le «bilinguisme précoce», du fait que le Maghrébin est de naissance «polyglotte», selon une étude scientifique américaine, a-t-il expliqué.

C’est ce qu’il a déclaré samedi après-midi, à la librairie L’Arbre à dires, où il était invité pour une rencontre sur le thème «Réformes de l’enseignement du français en Algérie, entre nécessité et urgence», et ce au lendemain de sa distinction par le prix La Renaissance française de l’Académie des sciences d’Outre-Mer, pour son livre «L’impossible éradication. L’enseignement du français en Algérie». L’ancien normalien est longuement revenu sur l’état des lieux de l’enseignement de la langue française en Algérie, dénonçant une nouvelle politique linguistique adoptée brusquement par l’Etat qui s’est précipité, dira-t-il, dans la politique d’arabisation de l’Ecole. Une situation qui a engendré un «courant idéologique» qui a mené à «un apartheid culturel et linguistique», a ajouté le conférencier. Ce dernier rappelle que le «courant wahhabite», détracteur de l’enseignement de la langue française, car considérée comme la «langue du colon», a amené l’Ecole algérienne, durant les années 1990, à organiser un référendum pour se prononcer sur la «suppression du français du cycle primaire et son remplacement par l’anglais. Le choix de l’anglais ne fut pas accepté», souligne le pédagogue.
Il rappelle, également, qu’entre les années 1960 et 1980, les autorités compétentes ont instauré des classes bilingues et autres dites normales donc arabisées, qui accueillaient les «pauvres», alors que les détracteurs de la langue française plaçaient leurs enfants dans les écoles françaises ou étrangères. Ces vieux démons, comme les qualifie l’ancien normalien, ressurgissent. «Les velléités de remplacer le français sont toujours là. Elles n’ont pas disparu», fait remarquer le conférencier. D’ailleurs, explique-t-il, durant l’année scolaire écoulée, «une proposition a été faite au ministère pour la suppression de l’épreuve de français, pour certaines filières au baccalauréat. Mais cette proposition n’a pas été favorablement accueillie par les cadres du ministère».
Dans ce sens, il juge judicieux de «faire face à tout intégrisme susceptible de nous menacer, car l’éradication d’une langue est possible». Ahmed Tessa se réfère, en effet, au cas rwandais. «Par représailles, le gouvernement a adopté l’anglais comme langue d’enseignement et de l’administration et tourné le dos au français qui a été déjà utilisé», renchérit le pédagogue. Dans ce sens, le pédagogue espère que « la société civile s’organise pour empêcher d’éventuelles dérives ou qu’une décision arrive d’un pouvoir politique qui aura le courage de sauver les générations futures et éviter que les dérapages ne s’aggravent». Dans les standards internationaux en pédagogie des langues, la norme est d’enseigner à raison de 20% une langue, ce qui fait une séance par jour de l’emploi du temps de l’écolier. Alors que le volume horaire de l’enseignement du français a été réduit, celui de l’arabe a été augmenté. «Une dérive pédagogique liée à un aveuglement idéologique», dénonce le conférencier. Selon lui, le volume horaire hebdomadaire doit représenter 20% du volume globale. A cet effet, il recommande de revenir à la norme (20%) et de donner aux autres langues et matières le volume convenu. Sur un autre volet, Ahmed Tessa souligne que «le référent algérien a été volontairement banni et a disparu des manuels et programmes scolaires depuis 40 ans. Et qu’il n’a été réintroduit qu’avec l’arrivée de Nouria Benghebrit» à la tête du ministère de l’Education. Il regrette que l’Ecole algérienne se soit abreuvée pendant longtemps d’un référent culturel qui n’est pas le sien et relégué le référent maghrébin et algérien à un degré inférieur.
Pour rappel, l’essai de Tessa aborde le statut de la langue française à l’école et à l’université algériennes et recentre l’attention sur les différentes mutations opérées par les gouvernants et les élites sur l’enseignement des langues, tout en proposant les solutions et mesures à prendre d’urgence.n