La violence physique et symbolique inouie de l’attaque de la police israélienne contre le cortège funèbre de la journaliste Shireen Abu Akleh, vendredi 13 mai, continue de susciter les réactions de réprobation et d’indignation à travers le monde. Parmi celles qui, outre la colère qu’elles expriment au spectacle de quasi profanation auquel s’est livré la police israélienne, décrit sans doute mieux la réalité palestinienne aujourd’hui face à l’occupant israélien, il y a la dénonciation de la Fondation Desmond Tutu en Afrique du Sud.

Par Anis Remane
Ces scènes, où l’on voit les forces de sécurité israéliennes matraquer les porteurs du cercueil, jusqu’à presque le faire tomber, «font froid dans le dos, rappelant la brutalité infligée aux personnes endeuillées lors de funérailles de militants contre l’apartheid», a déclaré hier Mamphela Ramphele, la présidente de la Fondation.
«Comme nous l’a appris l’archevêque Tutu», prix Nobel de la Paix mort en décembre à 90 ans à l’issue d’une vie consacrée à la lutte contre le régime raciste puis la nécessaire réconciliation des Sud-Africains, «les auteurs de violences et de violations des droits de l’homme peuvent penser qu’ils font avancer leurs objectifs mais en fait, ils sapent leur propre humanité et intégrité», a-t-elle ajouté, regrettant «la violence, le sentiment de haine et le mépris de la dignité humaine» affichés.
«La violence engendre la violence et la haine, qui engendrent encore plus de violence et de haine», avait plaidé Tutu auprès des Israéliens dans une tribune publiée par le journal Haaretz en 2014, rappelle le texte de la Fondation. «Des membres des forces de sécurité israéliennes sont manifestement responsables du meurtre» de Shireen Abu-Akleh; «enflammer davantage la situation en attaquant son cortège funéraire revient à chercher à éteindre des flammes justes avec un bidon d’essence», a encore dénoncé Mme Ramphele.
D’autres Sud-Africains, soutiens historiques des Palestiniens depuis la fin de l’apartheid, ont exprimé leur indignation après les funérailles à Jérusalem, soulignant aussi le parallèle avec des scènes appartenant à leur passé encore récent. «Nous avons ce type de souvenirs, la police de l’apartheid aimait aussi nous attaquer à nos funérailles après nous avoir assassinés», a twitté l’analyste politique Eusebius McKaiser. Le jour des funérailles profanées de Shireen Abou Akleh, vendredi, 13 mai, dans une déclaration unanime, le Conseil des sécurité de l’ONU a «fermement condamné le meurtre le 11 mai de la journaliste et la blessure d’un autre journaliste dans la ville cisjordanienne de Jénine». Cette très rare position unanime du Conseil de sécurité sur un sujet concernant Israël réclame aussi «une enquête immédiate, approfondie, transparente et impartiale».

Condamnations de demi-mesure
L’Autorité palestinienne a rejeté la participation d’Israël à l’autopsie de la journaliste tuée d’une balle dans la tête ainsi qu’à toute forme d’«enquête conjointe» et certains ont pu trouver cela suspect. Pour elle, l’enquête doit être confiée à la Cour internationale de justice, une demande qui n’a été reprise ni par les Etats-Unis, qui se contentent de demander la transparence de l’enquête, ni par l’Union européenne qui préfère parler d’enquête «approfondie» ou au mieux «indépendante».
Une vidéo qui circule en boucle sur les réseaux sociaux et sur les chaines de télévision qui ne se sentent pas obligées de ne pas gêner les autorités israéliennes et leur impunité montre que la journaliste Shireen Abou Akleh a été abattue alors qu’elle faisait son travail, avec un dossard «press», face à des tirs israéliens.
Sur les images de ses obsèques, la Maison Blanche, qui a initié le texte de condamnation du Conseil de sécurité, s’est dite seulement «profondément troublée» . «Nous avons tous vu ces images, elles sont profondément troublantes», a déclaré la porte-parole Jen Psaki. «Nous déplorons l’intrusion dans ce qui aurait dû être une procession dans le calme», a-t-elle ajouté. «Nous avons demandé du respect pour la procession funèbre, les proches de la défunte et la famille dans ce contexte sensible», a poursuivi Mme Psaki, en rendant hommage à la «journaliste remarquable» tuée mercredi lors d’un raid israélien en Cisjordanie occupée. L’Union européenne s’est dite «consternée par le niveau de force inutile exercée par la police israélienne tout au long du cortège funèbre». «Un comportement aussi disproportionné ne fait qu’alimenter les tensions», d’après elle.
Vendredi, une marée humaine a participé aux funérailles de la journaliste. A la sortie du cercueil de l’hôpital Saint-Joseph à Jérusalem-Est, secteur palestinien de la ville occupé et annexé par l’Etat hébreu, la police israélienne a fait irruption dans l’enceinte de l’établissement et tenté de disperser une foule brandissant des drapeaux palestiniens. «Si vous n’arrêtez pas ces chants nationalistes, nous devrons vous disperser en utilisant la force et nous empêcherons les funérailles d’avoir lieu», a déclaré dans une mégaphone un policier israélien en direction de la foule, selon une vidéo diffusée par la police. Des images retransmises par des télévisions locales montrent le cercueil manquer de tomber au sol et la police faire usage de matraques. D’après le Croissant-rouge palestinien, 33 personnes ont été blessées lors des funérailles, dont six ont été hospitalisées.

Scènes choquantes
La représentation française à Jérusalem a qualifié de «profondément choquantes» les «violences policières» à l’hôpital Saint-Joseph. «Les forces d’occupation ne se sont pas contentées de tuer Shireen (…) mais elles ont terrorisé ceux qui l’ont accompagnée vers sa dernière demeure», a affirmé un communiqué du ministère qatari des Affaires étrangères. Le cercueil a été transporté vers la Vieille Ville où une messe a été prononcée dans une église comble. La foule a ensuite suivi le cercueil jusqu’au cimetière. Les funérailles ont eu lieu alors que de nouveaux heurts ont éclaté près et dans le camp de Jénine où l’armée israélienne y a lancé plusieurs opérations pour appréhender selon elle des Palestiniens recherchés. Dans ce camp, 13 Palestiniens ont été blessés, selon le ministère de la Santé palestinien. Un policier israélien a été tué lors d’une opération à Burqin près de Jénine «contre des terroristes», selon un communiqué officiel israélien. Le groupe armé palestinien Jihad islamique a indiqué que ses combattants l’avaient tué. n