Cette rencontre scientifique, organisée les 2 et 3 mai au siège du Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH), a été une occasion de présenter des expériences de traduction de chercheurs aussi bien d’ouvrages que restituer des paroles dans différentes langues.

Elle a permis aussi de mieux cerner les préoccupations des chercheurs dans les domaines des sciences humaines et des patrimoines et le sens qu’ils donnaient à la traduction, en prenant en compte à la fois la langue elle-même et la culture qu’elle véhicule.
Le CNRPAH a organisé et abrité, mercredi et jeudi, deux journées d’étude intitulées «La traduction au service des sciences humaines et des sciences du patrimoine –Autour d’une expérience collective algérienne», sous tutelle du ministère de la Culture, en collaboration avec le Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran. Cette rencontre scientifique, mise en place sous forme d’atelier ouvert, a permis de mettre en avant des expériences de traduction de chercheurs qui ont traduit aussi bien des ouvrages que restitués des paroles dites dans différentes langues. Cet atelier a également été une occasion de mieux cerner le sens que donnent les universitaires et membres de laboratoires de recherches à la traduction, qui n’est pas, de reproduire le mot mais de rendre accessible, dans une autre langue, l’idée, le sens, le fond et l’essence. Après une présentation de cet atelier par le chercheur et traducteur Kamel Chachoua (CNRPAH) –qui a travaillé sur la mise en place de ces journées d’étude–, la première session, qui avait pour intitulé «La traduction comme instrument de conservation et de transmission du patrimoine national», a été présidée par Ouiza Gallèze (CNRPAH). Dans son préambule, Mme Gallèze a estimé que le thème de la traduction évoquait une «inquiétude : «Inquiétude du choix, des messages à transmettre et aussi l’inquiétude de la réception de ce message par un public précis. La traduction, c’est aussi un instrument qui rend compréhensible et intelligible un contenu dit dans une langue appelée la source avec toute une culture en la transposant, en la transmettant fidèlement vers une autre langue, appelée la cible, avec aussi toute une culture. On met ainsi en relation au moins deux langues et deux cultures, et parfois deux époques. Mais c’est surtout le lecteur de ce texte réécrit, remodelé, repensé, redynamisé dans l’effort de la fidélité et la liberté d’esprit qui inquiète et motive l’auteur ou l’écrivain». La présidente de la session donnera la parole, par la suite, à Abdelhamid Bourayou, universitaire, chercheur et traducteur de nombreux ouvrages, qui est revenu sur son expérience, en 2012, de la traduction de l’ouvrage de Rachid Bellil, «Ksour et Saints du Gourara dans la tradition orale, l’hagiographie et les chroniques locales», publié initialement en français par le CNRPAH en 2004. Tout en exposant ses choix de traducteur et en faisant la critique de sa propre traduction mettant ainsi en relief l’existence de dialectes qui demandent compréhension et maîtrise afin de pouvoir les traduire (environnement, modes de vie, adages, noms), M. Bourayou a estimé que «la traduction [était] un instrument de compréhension, un outil du savoir».

«Parler au monde et l’écouter»
Le chercheur du CNRPAH Rachid Bellil a présenté une communication intitulée «Une expérience de traduction de contes amazigh», partant de sa propre expérience dans le domaine de la recherche à sa collecte de contes et ses échanges avec les détenteurs de ce patrimoine dans le Gourara, qui le lui ont transmis spontanément en arabe et à sa demande en tamazight (Zenati). M. Bellil a considéré le conte comme «une excellente matière pour l’école», tout en plaidant pour un «croise[ment] horizontal des langues», en développant notamment des traductions de «l’amazigh vers l’arabe dialectal» par exemple, ce qui poserait les jalons «d’une une nouvelle cartographie de la connaissance». Tout en revenant sur le sens de la traduction et précisément l’intérêt de la traduction des sciences humaines et sociales, né, selon elle, de la volonté de «vulgariser les idées, les pensées et les théories (bases des sciences et de la réflexion)», Fella Bendjilali a évoqué sa traduction, avec Kamel Chachoua, de l’ouvrage «L’Allemagne au-dessus de tout – La mentalité allemande et la guerre», un court et rare texte d’Emile Durkheim, paru en 1915. Mme Bendjilali s’est exprimé également sur l’importance de la traduction, considérant que beaucoup de facteurs poussent vers celle-ci dont le bilinguisme, le manque d’ouvrages, mais que cela ne peut se concrétiser sans qu’il y ait une «volonté politique nationale». De son côté, Kamel Chachoua a évoqué sa traduction, avec Fella Bendjilali, de l’ouvrage de référence de Mouloud Mammeri, «Ahellil du Gourara», tout en revenant sur le parcours de chercheur, anthropologue et écrivain dont on a célébré l’an dernier le centenaire de la naissance. Pour sa part, Bounah Khadidja-Hadjar (Crasc) a fait de sa traduction vers l’arabe d’un texte de Fanny Colonna, intitulé «Production scientifique et position dans le champ intellectuel et politique, deux cas : Augustin Berque et Joseph Desparmet» (paru dans l’ouvrage collectif «Le mal de voir. Ethnologie et orientalisme, politique et épistémologie, critique et autocritique»), où elle est revenue sur sa démarche, ses questionnements et doutes, et ses recherches ; alors que Boudjemaâ Aziri (Université de Bouira) a évoqué sa traduction, en 2012, du roman «Lwali n udrar» de Belaïd Aït-Ali. Par ailleurs, auparavant, en donnant le coup d’envoi de cet atelier (au nom du ministère de la Culture), le directeur du CNRPAH, Slimane Hachi a indiqué que cette rencontre –la première mais pas la dernière– est un moyen d’évoquer les traductions «tous azimuts et la circulation des idées. Un tourbillon qu’il faut regarder et analyser». Pour lui, le but est de de se parler. Il y a un effort national à faire pour s’entendre, pour se parler. Que la parole qui part du lieu où nous parlons soit entendue de par le monde, mais il faut aussi ramener le monde. Pour faire partie du monde, il faut avoir une parole (pour parler au monde) et des oreilles (pour écouter le monde».