La chaîne de télévision qatarie Al Jazeera a annoncé hier mardi avoir soumis au procureur de la Cour pénale internationale (CPI) un dossier incriminant l’armée israélienne pour la mort de sa journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, tuée en mai.
La chaîne dit que les éléments transmis à la CPI mettent en évidence «de nouvelles preuves et des images vidéo montrant clairement que Shireen Abu Akleh et ses collègues se sont fait tirer directement dessus par les forces d’occupation israéliennes» le 11 mai. Ce jour-là, la journaliste vedette d’Al Jazeera avait été tuée d’une balle à la tête lors d’un raid de l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée. «L’affirmation des autorités israéliennes selon laquelle Shireen a été tuée par erreur dans un échange de tirs est totalement infondée», a ajouté la chaîne. L’armée israélienne, qui occupe la Cisjordanie depuis 1967, a reconnu pour la première fois en septembre qu’il y avait «une forte possibilité» pour que Shireen Abu Akleh, qui détenait aussi la nationalité américaine, ait été tuée par l’un de ses soldats, mais certainement pas de façon délibérée. Le jour de sa mort, à 51 ans, la journaliste couvrait des affrontements armés déclenchés par une opération militaire israélienne dans le camp de Jénine, bastion des factions armées palestiniennes, où une unité spéciale tentait d’appréhender des «suspects». La journaliste, chrétienne, était équipée d’un gilet pare-balles avec la mention «presse» et d’un casque, et l’Autorité palestinienne et Al Jazeera ont immédiatement accusé l’armée israélienne de l’avoir tuée. Israël n’a cessé de rejeter cette accusation et ce malgré des enquêtes journalistiques et un rapport de l’ONU concluant à un tir israélien, qui excluaient toutefois qu’il ait été délibéré, jusqu’à ce que l’armée concède en septembre ne pas avoir de certitude «sans équivoque» sur l’origine du tir fatal à la journaliste. Un journaliste de l’AFP à La Haye a vu un avocat représentant Al Jazeera entrer mardi au siège de la CPI pour y soumettre le dossier. La Cour n’a aucune obligation de s’en saisir. Lina Abu Akleh, nièce de la journaliste, a exhorté la CPI à enquêter sur la mort de sa tante, lors d’une conférence de presse à La Haye. «Les preuves sont extrêmement claires et nous attendons de la CPI qu’elle agisse», a-t-elle déclaré, indiquant avoir demandé à rencontrer le procureur de la CPI, Karim Khan.

«Dissimulation»
«Ma famille ne sait toujours pas qui a tiré la balle mortelle et qui était dans la chaîne de commandement qui a tué ma tante», a-t-elle ajouté. Rodney Dixon, l’avocat mandaté par Al Jazeera, a estimé pour sa part qu’il y avait une «tentative de dissimulation complète» des circonstances de la mort de la journaliste de la part d’Israël. La mort de la journaliste procède «d’une campagne systématique et à grande échelle» d’Israël contre Al Jazeera, a-t-il affirmé, faisant aussi référence à la destruction de l’immeuble qui abritait le bureau de la chaîne qatarie à Gaza lors d’un bombardement israélien en 2021. «Il y a clairement une tentative de fermer Al Jazeera et de la réduire au silence», a-t-il ajouté devant la presse, tout en disant croire «que justice serait faite pour Shireen». Me Dixon a indiqué ne pas avoir encore eu de rencontre formelle avec un membre du bureau du procureur mais avoir remis des preuves, certaines sur des cartes mémoire. Après avoir reçu des plaintes d’individus ou de groupes d’individus, le procureur général de la CPI décide de façon indépendante des affaires qu’il compte soumettre aux juges de la Cour. C’est à ces juges qu’il revient alors de décider si le procureur doit ou non ouvrir une enquête préliminaire, laquelle peut être suivie d’une enquête en bonne et due forme et, le cas échéant, d’une ou plusieurs inculpations. Néanmoins, selon la CPI, sans la majorité des cas, ces plaintes ne débouchent pas sur des enquêtes. En novembre, le Premier ministre israélien sortant Yaïr Lapid avait qualifié d’«erreur» la décision prise par le ministère de la Justice d’enquêter sur la mort de Shireen Abu Akleh. «Nous ne coopérerons pas avec une enquête externe, et ne permettrons pas d’ingérence dans des enquêtes internes», avait ajouté M. Lapid, dont le pays n’est pas partie au traité de Rome ayant institué la CPI. (AFP)