Alors que l’Algérie s’apprête à célébrer les 60 ans de son indépendance, le pays a également commémoré, hier, une autre date, tragique cette fois, les trente ans de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf. La disparition de Mohamed Boudiaf à Annaba, un certain 29 juin 1992, reste profondément gravée dans le souvenir collectif. Et bien que le pays ait fait le choix de commémorer ce triste anniversaire dans la sobriété, les réactions et commentaires de citoyens souvent «anonymes» étaient très nombreux. Presque tous se rappelant une phrase qui avait résumé la rumeur qui courait dans les rues, puis l’information confirmée au journal de la mi-journée : «ils ont tué Boudiaf».
Ainsi au-delà des rares médias qui ont diffusé, hier, des extraits du dernier discours du président Boudiaf à Annaba, en se concentrant plus précisément sur les dernières paroles qu’il prononcera avant sa mort pour réfuter les arguments des intégristes de l’époque : «… Quand on regarde les nations qui nous ont dépassés, avec quoi elles nous ont devancés ? Elles nous ont devancés par la science. L’islam…». Les hommages et commentaires – sur twitter notamment – ont pour leur part largement montré que chacun se souvient encore du lieu où il se trouvait, de la manière dont il avait appris la «nouvelle» et du caractère historique et tragique de cette dernière : «Trente ans déjà. Je m’en rappelle comme si c’était hier …», précise un commentaire très partagé, avant d’ajouter que malgré son jeune âge, les réactions des adultes faisaient immédiatement comprendre que «quelque chose de grave était arrivé et que quelque chose d’encore plus grave allait advenir». Un souvenir, parmi des dizaines d’autres, qui résume également que plus personne ne se sentait en sécurité, que l’avenir du pays serait encore plus incertain. D’autres commentaires, notamment d’artistes ou de journalistes d’origine algérienne établis à l’étranger montrent dans cette logique que l’assassinat du Président Boudiaf avait motivée ou accélérée leur départ du pays.
Attentat dont le souvenir persiste ainsi bien au-delà des frontières du pays. L’assassinat de Mohamed Boudiaf est aujourd’hui également perçu sur le plan symbolique comme une attaque contre l’Histoire algérienne. Le journal El Watan, dans un long article signé du journaliste Mustapha Benfodil, rappelait ainsi le caractère particulier de Mohamed Boudiaf pour l’Histoire du pays, en citant l’anthropologue Mahfoud Bennoune (disparu en 2004), qui déclarait, en 1998, «Boudiaf, ce vétéran du nationalisme algérien (…) a eu à accomplir quatre grandes missions durant les quatre moments décisifs de l’histoire de l’Algérie contemporaine».
Rappelant, en effet, que «de 1947 à 1950 (M. Boudiaf) a recruté les membres de l’Organisation spéciale qui seront les fondateurs du FLN/ALN et implanté ses cellules dans le Constantinois. De 1953 à 1954, devant l’impasse du mouvement national, il fit appel aux hommes qu’il avait lui-même forgés pour déclencher la Révolution qui arrachera l’Indépendance en 1962», avant d’expliquer que M. Boudiaf «forcé à l’exil après s’être, en vain, opposé à l’établissement du ‘système’ (…) viendra encore une fois au secours de la patrie en danger après les élections législatives de décembre 1991. Mais au moment où il renouait avec le peuple, l’homme du 1er Novembre fut liquidé physiquement. Ce crime ignoble a rendu le drame que nous vivons inéluctable».