Washington et Canberra, avec le soutien de plusieurs Etats insulaires, se mobilisent pour neutraliser toute initiative
de coopération stratégique entre Pékin et les pays
du bassin du Pacifique.

Par Lyes Sakhi
Les géopoliticiens, notamment occidentaux, l’affirment depuis plus d’une décennie : le bassin Pacifique est le nouveau grand centre mondial de la confrontation entre la Chine et les puissances occidentales, Etats-Unis en tête. De la présidence d’Obama à celle de Joe Biden en passant par celle de Donald Trump, la région s’est affirmée comme un lieu stratégique d’influence pour la politique étrangère de Washington dans sa compétition avec Pékin. Dans ce bras de fer, des Etats comme l’Australie, totalement en phase avec les Etats-Unis sur le choix d’endiguer l’avancée chinoise dans cette partie du monde, en empêchant la mise en place de relations économiques, commerciales et sécuritaires avec les Etats insulaires, jouent un rôle déterminant. Ce scénario de confrontation s’est répété durant ces derniers jours lorsque les Etats-Unis et l’Australie ont mis en garde les Etats de la région contre un rapprochement avec la Chine, à l’occasion de la tournée du ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, et la tenue aux îles Fidji d’un sommet des chefs de la diplomatie chinoise et des dix nations insulaires du Pacifique. La mise en garde américano-australienne s’est couronnée, lundi 30 mai, par l’ajournement – un rejet, disent des sources occidentales – d’un vaste accord de sécurité et de développement économique que la Chine a proposé aux Etats insulaires. L’accord sur cinq ans proposait aux pays du Pacifique une aide chinoise concernant l’entraînement de leurs forces de l’ordre, la cyber sécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres.
Bras de fer
Pékin l’a défendu avec la promesse de mobiliser un financement de plusieurs millions de dollars et la perspective d’un accord de libre-échange et d’accès au marché chinois. Dans l’immédiat, ce ne sera pas le cas puisque c’est l’avis du président des Etats fédérés de Micronésie, pour l’instant hostile à un positionnement stratégique de la Chine dans cette partie du monde, qui a prévalu. David Panuelo avait qualifié de «fallacieuse» la proposition d’accord, destinée à «assurer l’influence chinoise sur le gouvernement» et le «contrôle économique» des secteurs clés. A l’issue de la réunion, les dirigeants ont fait des déclarations plus modérées, déclarant ne pas accepter la «vision commune de développement» proposée par Pékin en raison de l’absence de consensus régional. «Comme toujours, nous avons privilégié le consensus», a déclaré le co-organisateur de ce sommet, le Premier ministre fidjien Frank Bainimarama, à l’issue de la réunion. «Nous préférons traiter de nos propres questions de sécurité avec la Chine», a déclaré à l’AFP le ministre des Affaires étrangères de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Soroi Eoe, affirmant s’inquiéter d’un pacte régional. Les responsables chinois, qui ont tenté d’assurer un soutien à l’accord durant une offensive diplomatique de dix jours du ministre Wang Yi dans la région, ont reconnu la difficulté de la partie. «Il y a eu un soutien général de la part des dix pays», a déclaré l’ambassadeur chinois aux Fidji, Qian Bo, depuis Suva. «Mais bien sûr, il y a quelques inquiétudes sur certaines questions spécifiques et nous avons convenu que ces (…) documents seront discutés par la suite jusqu’à ce que nous soyons parvenus à un accord». A l’issue de la réunion, qui s’est tenue à huis clos, le ministre chinois des Affaires étrangères, appelant à ne pas s’inquiéter des desseins de Pékin, a affirmé que les pays concernés «continueront à avoir des discussions et des consultations continues et approfondies afin de dégager un consensus plus large sur la coopération». «La Chine publiera sa propre position», qui évoquera «nos propres positions et celles des pays insulaires du Pacifique», selon lui. Sauvant la face, M. Wang a aussi annoncé que les dix nations insulaires avaient conclu des protocoles d’accord avec la Chine dans le cadre du projet d’infrastructures chinois des «nouvelles routes de la soie». Le département d’Etat américain a mis en garde les nations du Pacifique contre ces «accords opaques et vagues» avec la Chine. L’Australie s’est jointe aux Etats-Unis pour demander instamment à la Chine de cesser d’étendre son influence sécuritaire dans la région. La ministre australienne des Affaires étrangères, Penny Wong, s’est rendue aux îles Fidji. «Nous avons exprimé publiquement nos préoccupations concernant cet accord de sécurité», a-t-elle déclaré. «Comme d’autres îles du Pacifique, nous pensons qu’il y a des conséquences. Nous pensons qu’il est important que la sécurité de la région soit déterminée par la région», a-t-elle ajouté. Les nations du Pacifique restent soucieuses de maintenir de bonnes relations avec la Chine, de trouver un juste équilibre entre Pékin et Washington ou de s’en servir pour jouer l’un contre l’autre.

Trouver un juste équilibre entre Pékin et Washington
Le Premier ministre fidjien s’en est pris à ceux qui se livrent à une «course pour marquer des points géopolitiques». «Cela ne signifie rien pour quiconque est menacé par la montée des eaux, qui a perdu son emploi en raison de la pandémie ou dont la famille est touchée par la hausse des prix des produits de première nécessité», a-t-il lancé. La Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Samoa et les Etats fédérés de Micronésie figurent parmi les pays qui s’inquiètent de ces propositions, de même que les Palaos, qui reconnaissent diplomatiquement Taïwan et n’étaient pas invités au sommet des îles Fidji Samedi, 28 mai, les îles Samoa et la Chine ont signé un accord en vue d’une «plus grande collaboration». Les détails de ce pacte n’ont pas été révélés mais un projet d’accord, envoyé à plusieurs nations de cette région, a fuité. Il évoquait notamment une plus grande coopération en matière économique et de sécurité. Le gouvernement des îles Samoa a confirmé, dans un communiqué, que le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi et la Première ministre samoane Fiame Naomi Mata’afa s’étaient rencontrés pour évoquer le «changement climatique, la pandémie et la sécurité». Selon le communiqué, la Chine continuera à fournir une aide au développement d’infrastructures et un nouveau cadre sera établi pour de futurs projets «à déterminer».