Synthèse Lyes Sakhi
Ryad défend sa politique pétrolière face aux critiques des Etats-Unis. A Washington, l’administration du président Joe Biden, remontée depuis la décision de l’OPEP+ de réduire son offre de brut de 2 millions de barils/jour, évoque une évolution des relations avec la monarchie wahhabite «dans le sens des intérêts» américains.
L’Arabie saoudite a de nouveau défendu la décision «purement économique» des pays exportateurs de pétrole de réduire la production, se disant «stupéfaite» des accusations de connivence politique avec la Russie, venant surtout du puissant partenaire américain.
Le 5 octobre, l’OPEP+ – les 13 membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) menés par l’Arabie saoudite et leurs 10 partenaires conduits par la Russie – a décidé de sabrer ses quotas de production, afin de soutenir les prix du brut qui étaient en train de baisser. Une augmentation des cours aiderait aussi à garnir les caisses de la Russie, qui compte sur ses ventes d’hydrocarbures pour financer sa guerre en Ukraine, pays qu’elle a envahi en février dernier.
Les Etats-Unis ont averti qu’il y aurait des «conséquences» à la décision de l’OPEP+ et ont reproché aux Saoudiens de fournir ainsi à la Russie un «soutien économique» mais aussi «moral et militaire». «Nous sommes stupéfaits par les accusations selon lesquelles le royaume se tient aux côtés de la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine», a écrit dimanche 16 octobre, au soir, sur Twitter, le ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salmane.
Selon lui, la décision de l’OPEP+ «a été prise à l’unanimité» et pour des «raisons purement économiques». «L’Iran est également membre de l’OPEP, cela signifie-t-il que le royaume se range également du côté de l’Iran ?», a-t-il ironisé. Le roi Salmane lui-même a défendu la «stratégie énergétique» de son pays et son «rôle central» au sein de l’OPEP+, lors d’une allocution dimanche soir, diffusée par les médias officiels. Il a souligné qu’il s’agissait de «soutenir la stabilité et l’équilibre des marchés mondiaux». Ryad avait déjà rejeté la semaine dernière les accusations américaines.
Interrogé dimanche sur CNN, le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison-Blanche, Jake Sullivan, a annoncé que le président américain Joe Biden n’avait «aucune intention» de rencontrer le prince héritier Mohammed ben Salmane, dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, au sommet du G20 en novembre en Indonésie. Selon lui, M. Biden veut «réévaluer» les relations avec les Saoudiens «parce qu’ils ont pris le parti de la Russie contre les intérêts du peuple américain».
Mais la marge de manœuvre du président des Etats-Unis, qui dit souhaiter «revoir» une relation aussi stratégique que tendue, paraît limitée au moins à court terme, selon des experts. Washington pourra en outre difficilement se risquer à tout ce qui serait perçu favorablement du côté du puissant rival iranien, tant «l’administration Biden comme ses prédécesseurs paraît obnubilée par une sorte de paranoïa iranienne», a noté Bruce Riedel du Centre de recherche Brookings à Washington.
En clair, les enjeux au Moyen-Orient – et en particulier ceux en lien avec l’Iran – sont tels qu’aucun désengagement américain n’est en vue. D’autant que plus de 70 000 Américains résident dans le royaume.
A court terme, le président Joe Biden a en outre les mains liées par les élections législatives du 8 novembre décisives pour la suite de son mandat. «Ce qui est pratique lorsque vous dites que vous allez ‘réévaluer’ votre politique, c’est que cela permet de faire quelque chose sans devoir agir dans l’instant», a dit à l’AFP Russell Lucas, expert du Moyen-Orient à l’université de l’Etat du Michigan.

Des «changements d’approche» annoncés
«Lorsque le Congrès sera de retour en session en novembre, des mesures pourraient être mises en œuvre», ajoute-t-il cependant, citant en particulier une réduction des réapprovisionnements en armes ou munitions, de manière «à gêner les Saoudiens qui auront du mal à se fournir ailleurs». «Le Président n’agira donc pas dans la précipitation», a souligné dimanche Jake Sullivan. Parmi les options envisagées figurent, selon lui, «des changements dans notre approche envers l’aide militaire à l’Arabie saoudite». En attendant, de nombreux détracteurs du président américain se sont empressés de dénoncer sa visite au royaume en juillet dernier, alors même que selon des médias il était lui-même réticent à s’y rendre.
Le Président américain s’était déplacé en Arabie saoudite pour rencontrer le prince héritier, après avoir pourtant juré, pendant sa campagne, de faire du royaume un «paria» à la suite du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Placée sur la défensive, la diplomatie américaine s’est évertuée à justifier le voyage, refusant toute notion «d’erreur» selon le porte-parole du département d’Etat, Ned Price, faisant valoir que la visite avait pour objet «une multiplicité d’intérêts communs» et pas seulement la question du pétrole.
S’exprimant jeudi dernier, le Secrétaire d’Etat Antony Blinken a souligné que le Président américain s’efforçait de «recalibrer» la relation avec Ryad «depuis maintenant deux ans citant l’accent mis sur les droits de l’homme ou encore les distances prises par Washington avec les Saoudiens au sujet du conflit au Yémen». «Ce processus va continuer avec un seul objectif en tête. Cette relation entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite doit faire avancer nos intérêts avec plus d’efficacité», a-t-il ajouté.
Le partenariat entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite – approximativement, pétrole contre sécurité – scellé après la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’a jamais été une alliance de cœur mais plutôt de convenance. «Les Etats-Unis ont toujours besoin des Saoudiens aussi détestables que cela puisse paraître», souligne à l’AFP Steven Cook, du Council on Foreign Relations, prônant un «rapprochement réaliste» avec Ryad. «En attendant, les Etats-Unis se doivent d’avoir une vraie politique énergétique. Si nous en avions eu une au cours des 40 dernières années, nous n’en serions pas là», ajoute l’expert. Tant que les Etats-Unis n’auront pas la capacité de peser véritablement sur les prix du pétrole et dépendent des Saoudiens pour le faire, cette réévaluation pourrait ne pas déboucher sur grand-chose, juge de son côté Annelle Sheline du Quincy Institute. n