Et si le grand débat à venir sur tamazight devait porter sur sa transcription ? Pareille question, à vrai dire, ne se pose même plus tant elle est ancienne. Avant même que le berbère ne soit reconnu comme langue nationale, puis langue nationale et officielle, le choix de son caractère pour mieux le diffuser et assurer sa promotion dans le pays s’est posé de longue date.

Sa mise à jour, aujourd’hui, s’effectue dans la logique des grandes décisions politiques prises depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika. D’abord en 2002, quand tamazight a été reconnue langue nationale dans le pays, puis, en février 2016, quand l’amendement de la Constitution par le chef de l’Etat s’est accompagné de sa consécration historique comme langue officielle. Elle s’effectue sous le sceau de la polémique qui n’est pas sans cacher de nouveaux affrontements de type idéologique, mais avec le même contenu et le même questionnement ancien : faut-il transcrire tamazight en caractères latins ou arabes ? Derrière cette interrogation, souligne un chercheur algérien au département de sociologie d’Alger, une autre à double interpellation. Faut-il tirer profit des anciens et très nombreux travaux, déjà réalisés par de grands noms de la linguistique et de la recherche dans le domaine de l’amazighité – à l’exemple du professeur Salem Chaker de l’Inalco en France, qui défend la graphie latine comme meilleur moyen de diffusion ? Ou faut-il opérer une rupture et privilégier, comme le souhaitent certains, la graphie arabe ?
Le risque que ce débat ait un effet de polarisation au sein de la société politique du pays et obstrue les voies ouvertes par l’amendement constitutionnel de février 2016 laisse apparaître une grande prudence chez les acteurs concernés, à commencer par le Haut-commissariat à l’amazighité. A chaque fois que la question du choix de la graphie lui est posée, son secrétaire général Si El Hachemi Assad répond invariablement que c’est « une question prématurée ». Elle sera résolue, dit-il, avec le temps tant l’urgence aujourd’hui est d’éviter les querelles de chapelles idéologues et « se concentrer sur la mise en place d’une académie dont la légitimité scientifique permettra de trancher en toute sérénité », disait-il lors de la journée parlementaire organisée, le 11 avril dernier au Conseil de la Nation (Sénat).
« C’est le politique qui fait pourrir et esquinter le débat sur tamazight », s’est élevé M. Assad, invitant les courants politiques et associatifs « à laisser les scientifiques et les spécialistes, que l’Etat algérien a formés, travailler dans la sérénité et la tranquillité ». Pour certains, cependant, c’est le « marché » qui tranchera. La production intellectuelle et de création se fait actuellement – et de manière dominante – en caractères latins. Elle a rencontré depuis longtemps son public, affirme Hadi Meziani, président du réseau Awal des écrivains d’expression chaouie. Si ce public continue d’être renforcé, explique-t-il, il est clair que c’est la graphie latine qui l’emportera. Il ajoute en guise d’argument que « la recherche, la production littéraire et l’enseignement dans les trois paliers de l’Education nationale s’effectue en caractère latin et cela ne gêne que ceux qui considèrent que c’est une attaque contre l’arabe, ce qui est naturellement faux ».

Un nouveau processus en cours
Pour Brahim Tazaghart, éditeur et écrivain d’expression kabyle, qui compte également parmi les militants de longue date de la cause amazighe, « la polémique suscitée sur la transcription de tamazight est un débat stérile, sans fondements scientifiques. L’objectif est d’alimenter les différends et les divergences entre les berbérophones et de retarder un projet national» inscrit dans le sens de l’histoire. Selon lui, il faut commencer par regarder l’état actuel de la production et d’en faire le bilan sans perdre de vue le fonds de recherche déjà existant en caractères latins qui constitue un atout qu’il faut utiliser. L’historien et universitaire, Mohand Arezki Ferrad, lui, pense que la question de la transcription de tamazight sera tranchée au sein de la future académie de langue amazighe en fonction des discussions et des rapports de force qui s’y manifesteront, la question étant avant tout une « affaire d’école », soulignera-t-il non sans rappeler que sa préférence va aux caractères arabes.
« Je ne le recommande pas par idéologie, mais je rappelle l’ancrage arabo-islamique de l’Algérie. Je le fais en m’appuyant sur des arguments sérieux. Le tifinagh a une dimension symbolique, le latin est privilégié par le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA) et le caractère arabe a également son grand lot et une relation très riche et ancienne avec le domaine amazigh. Il existe de très anciens manuscrits amazigh transcrits en caractères arabes, il faut aussi les regarder de près », appelle-t-il. Selon Abderrazak Dourari, professeur des sciences du langage, responsable du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET), « il y a chez certains une propension à poser la question des langues en termes d’affrontement culturel, comme si nous étions encore dans les années cinquante et à faire la confusion entre caractères latins et caractères français». «Ce n’est pas la bonne voie à suivre tant que le champ et le cadre académiques n’est pas encore mis en place», argumente-il, en estimant que le grand chantier à réaliser reste la confection d’un dictionnaire, un outil dont l’Ecole algérienne a grandement besoin dans sa mission d’enseignement et de diffusion.
On le constate. Le processus qui a mis fin à des décennies de déni d’une partie capitale et profonde de l’identité algérienne a clos un cycle politique marqué par des luttes importantes dont les racines vont au-delà du «Printemps berbère » du 20 avril 1980 – la référence contemporaine dans ce domaine. Mais il en a ouvert un autre, tout aussi politique, où les questions scientifiques, notamment sur les moyens de généraliser une langue de « moindre diffusion », selon le jargon des linguistes, s’avèrent d’un caractère pour le moins redoutablement complexe.