Par Lyes Sakhi
L’un des avocats du collectif de défense de Saïd Djabelkhir a indiqué, hier lundi, que le chercheur en islamologie fait l’objet de «menaces de mort» envoyées à travers plusieurs messages sur le réseau social Facebook. Maître Moumen Chadi a ajouté que ces menaces sont proférées via des comptes anonymes pour la plupart, mais que quatre d’entre eux étaient «identifiables».
Saïd Djabelkheir a été condamné, le 22 avril 2021, à trois ans de prison ferme, sans mandat de dépôt, par le Tribunal de Sidi M’hamed à Alger. Il a été poursuivi par un collègue universitaire, soutenu par sept avocats. Les défenseurs du chercheur ont fait appel et annoncé qu’ils allaient déposer plainte auprès du Procureur du Tribunal de Sidi-M’hamed pour «menaces de mort, diffamation et incitation à la haine».
C’est ce qu’a affirmé l’avocat Moumen Chadi alors que Saïd Djabelkheir, interrogé par le bureau d’Alger de l’AFP, s’est dit «ne plus se sentir en sécurité». «S’il m’arrive quelque chose, chacun assumera la responsabilité qui lui incombe», a-t-il ajouté. «J’ai reçu des messages me menaçant ‘nous attendons ton arrivée en prison pour te régler ton compte’», a-t-il précisé. Il a rappelé que «depuis le dépôt de plainte contre moi en janvier 2020, je reçois régulièrement sur ma messagerie privée, sur Facebook, des messages contenant des menaces» appelant à le décapiter, à l’égorger ou le lapider.
Ce n’est pas la première fois que M. Djabelkheir dépose plainte pour menaces de mort. Le 22 mai 2019, il s’est rapproché du bureau du Procureur du Tribunal de Boufarik pour signaler le danger que faisait peser sur son intégrité physique un administrateur d’une page Facebook au nom de «Boufarik City», appelant à son lynchage et à sa mort. La plainte a bien été enregistrée par les services du procureur, mais est restée sans suite.
La condamnation le 22 avril dernier du chercheur en islamologie, spécialiste du soufisme, a provoqué l’indignation de plusieurs personnalités du monde intellectuel et universitaire. Tous dénoncent le fait pour la justice d’avoir de manière incompatible fait de la question religieuse un sujet de droit. Dans une tribune publiée sur le site TSA, l’ancien doyen de la faculté de droit d’Alger, Madjid Bencheikh, a considéré que la condamnation de Saïd Djabelkher «revient finalement à interdire d’écrire sur l’origine historique de certaines pratiques dans l’islam. Elle refuse toute vision historique dans l’étude des faits sociaux et dicte ainsi la voie que doit emprunter le chercheur pour analyser les sociétés.»
«C’est un coup porté à l’indispensable autonomie des chercheurs et au crédit de leurs conclusions. Le verdict qui condamne le chercheur Djabelkheir est donc du même ordre que celui qui, au XVIIe siècle, a condamné Galilée parce qu’il écrivait que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse, contrairement à ce que pensaient l’Eglise et les ignorants». «Alors que les plaignants n’avaient aucun intérêt à agir et que Djabelkhir n’a pas troublé l’ordre public puisqu’il n’a fait qu’exprimer des opinions étayées par une méthode de travail comme tout chercheur scientifique sérieux travaillant sur des faits sociaux, le Procureur fait semblant d’être au-dessus de la mêlée et demande l’application de la loi. Ce faisant, ne voyait-il pas qu’il le livrait à ses «justiciers» ? Le procureur ne doit-il pas défendre l’intérêt national qui dans cette affaire devrait se traduire par la défense de la liberté de recherche scientifique, si indispensable à nos étudiants et au développement de notre pays ?», s’interroge le professeur émérite.
Dans un échange téléphonique avec Reporters hier après-midi, Saïd Djabelkhir, qui devait faire une déclaration dans la soirée sur la chaîne privée El Hayat, a indiqué «chercher à continuer son travail comme avant, mais qu’il ne se sent plus en sécurité» face à la fréquence et à la dangerosité des menaces qu’il ne cesse de recevoir. «Je me sens réellement en danger là», a-t-il ajouté. A la question si l’universitaire de Sidi Bel-Abbès, à l’origine de sa condamnation, le 22 avril dernier, avait cherché à le contacter, la réponse du chercheur est «non». «A l’issue du procès, après la condamnation, se souvient-t-il, son cousin est venu s’excuser au nom de sa famille, je lui ai répondu que le grand tort a été de n’avoir pas compris que je n’ai attenté ni à sa personne ni à sa croyance». On comprend mieux le propos du juriste Madjid Bencheikh.