L’on a beaucoup parlé, après les résultats des élections locales du 23 novembre dernier, d’une régression du courant islamiste en Algérie. Qu’en est-il vraiment ?

Les responsables de ce courant politique sont loin de l’admettre même si les observateurs affirment que cette régression est bien réelle, notamment à cause des discordes internes qui caractérisent le fonctionnement de ces partis.
Pour répondre à cette question, nous avons interrogé certains acteurs parmi les concernés, c’est-à-dire les partis islamistes et certaines personnalités en vue de cette mouvance. Pour Abdelkader Farhat, vice-président du Mouvement de la société pour la paix (MSP) – un parti qui a remporté 49 APC lors de ces élections -, « il n’y a pas du tout régression en termes de statistiques. Durant ces dernières élections, nous avons vu 1 387 de nos candidats réussir, alors que, pour 2012, le chiffre était moindre ». Pour les élections des Assemblés populaires de wilaya, il affirme aussi que les candidats du parti ont pu être élus dans 23 APW alors que pour le scrutin de 2012, le parti n’a pu avoir de candidats que dans 16 APW. En vérité, en 2012, le parti a réussi à gérer 31 communes de plus par rapport à ce qu’il avait gagné grâce à des coalitions avec les candidats d’autres partis. La loi électorale le permettait à ce moment-là. C’est notamment grâce à ce jeu que le MSP a pu superviser la gestion de 60 APC durant cinq années, de 2012 jusqu’à 2017. Notre interlocuteur commentera avec sarcasme certaines déclarations faites le lendemain du scrutin portant sur le fait que les islamistes ont régressé sur la scène politique. Comme celle du chef du MPA, Amara Benyounès, qui a décrété que c’était la « fin de l’islam politique » en Algérie. Abdelkader Farhat ajoute : « Ces résultats ne reflètent pas notre poids politique. Notre droit a été spolié à travers des outils connus comme la fraude ». Il évoque par exemple certaines APC qui auraient subi des actes de fraude, selon lui, à savoir Bouillis et Tlilet à Oran, Maghnia à Tlemcen, les APC de Bordj El Kiffan et Réghaïa à Alger ainsi que Rebbah à El Oued. Cette situation a fortement influé sur « la force du parti au niveau des élections des APW », souligne Farhat. Avant d’ajouter que le MSP a déposé une vingtaine de recours au lendemain des élections locales du 23 novembre.
Régression ? Qui a dit régression ?
« Si on dit de nous que nous avons régressé alors qui a avancé ? » C’est avec cette réponse, qui feint la confiance, que Mohamed Douibi, secrétaire général du mouvement Nahda, représentant de l’union «Nahda-Adala-Bina », a répondu à notre question concernant un éventuel recul des partis islamistes sur la scène politique. Ce même responsable politique renvoie la balle vers le camp des partis au pouvoir en s’interrogeant : « Qu’est-ce qu’ils ont apporté comme développement au pays? La réalité de notre économie est sans appel. Il y a une réelle corruption financière, politique et administrative », dira-t-il. Mohamed Douibi affirmera que « ce sont plutôt les libertés politiques et la démocratie qui ont régressé. Si les élections étaient libres il y aurait eu une alternance au pouvoir. La réalité démontre que cette alternance n’existe pas et le paysage politique est toujours dans un statu quo. En ce qui nous concerne, on n’a jamais eu peur des urnes». Le même responsable politique avance surtout des reproches à l’égard de la loi électorale qu’il juge «pleine d’exclusion» entravant toute évolution politique dans notre pays. «Est-ce qu’il est concevable que l’alliance «Nahda-Adala-Bina» puisse remporter 20 000 voix à Alger alors qu’elle n’est même pas représentée à l’APW ?», dira-t-il dépité. A une question portant sur le rôle qu’ont joué certains facteurs, comme l’absence de continuité politique ainsi que les discordes constatées, ces dernières années, tant entre les partis islamistes qu’au sein même de ces partis, Douibi répondra : «Nous ne disons pas que nous sommes parfaits. On travaille selon un rythme naturel mais le climat général en Algérie entrave toujours tout développement économique et culturel. Les problèmes ne sont donc pas seulement dans la politique, bien que leur origine soit purement politique, quant aux discordes, elles se trouvent dans tous les courants politiques.» Depuis le déclenchement du «printemps arabe», un certain trouble a envahi les partis islamistes dans notre pays. Le MSP, parti considéré comme faisant parti de l’organisation mondiale des Frères Musulmans, a dû réorienter son discours politique vers plus d’opposition alors qu’il était, jusqu’à l’année 2012, coalisé avec deux partis du pouvoir, à savoir le FLN et le RND. C’est durant cette année aussi que le MSP, considéré toujours comme étant le parti le plus important de la mouvance islamiste en Algérie, est sorti de cette coalition. Cette démarche s’est faite en parallèle avec des déclarations politiques presque inhabituelles et de plus en plus critiques à l’égard du pouvoir. C’est justement cette confusion dans la nature du discours politique qui a été reprochée aux partis islamistes dans notre pays et considérée comme l’un des facteurs responsables quant à leur défaite aux élections. Dans le même sillage, Hamlaoui Akiouchi, ex-secrétaire général du mouvement El Islah, estime que «la régression des partis islamistes en Algérie est certes inquiétante, mais au fond elle n’exprime pas une tendance. La cause de cette situation relève du fait qu’un climat hostile aux islamistes a été installé minutieusement», dira-t-il accusateur. Pour Hamlaoui Akouchi, «les islamistes ont remporté presque toutes les élections organisées dans les pays du printemps arabe». «Les contre-révolutions sont venues discréditer par la suite cette tendance et les populations ont fini par avoir peur de l’arrivée des islamistes au pouvoir». Cet activiste politique affirmera par ailleurs que les discordes survenues dans les rangs des partis islamistes «ne peuvent être la cause du recul, sinon comment expliquer que le FLN, qui a connu beaucoup de discordes, sort quand même vainqueur de ces élections ?» Pour que «les choses puissent changer dans notre pays, il faut organiser des élections libres et instaurer une commission véritablement indépendante pour la tenue et le déroulement des échéanciers électorales», conclut-il. <