Des milliers de Syriens ont assisté, lundi, aux funérailles d’une dizaine de personnes tuées la veille dans des raids aériens de la Turquie, visant des régions sous contrôle kurde dans le nord de la Syrie.
Au moins 35 personnes, en grande majorité des combattants kurdes et des soldats syriens, ont péri dans ces frappes dans les provinces de Raqa et Hassaké (nord-est) et d’Alep (nord), selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une ONG basée au Royaume-Uni.

Synthèse Anis Remane
Il y a eu plus de 70 blessés. Un précédent bilan faisait état de 31 morts et 40 blessés dimanche 20 novembre. La Turquie, qui a également visé des régions kurdes en Irak, a annoncé que son opération aérienne visait plusieurs régions sous contrôle des forces kurdes syriennes et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), accusées par Ankara de l’attentat qui a fait 6 morts à Istanbul, le 13 novembre. En Syrie, les frappes turques ont visé des zones frontalières contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes, notamment les villes de Kobané (nord) et Al-Malikiyah (nord-est).
Lundi, à Al-Malikiyah, des milliers de personnes ont assisté aux funérailles de 11 victimes ayant péri dans les raids contre une centrale électrique, y compris un journaliste d’une agence de presse kurde, selon plusieurs correspondants de presse et de chaînes de télévision sur place. Les corps des victimes étaient enveloppés dans le drapeau kurde rouge, jaune et vert. «Les martyrs ne meurent pas», a scandé la foule en deuil. Après la série de raids aériens contre des positions kurdes en Syrie et en Irak, dimanche 20 novembre, dans le cadre d’une opération baptisée «Griffe Epée», et des tirs de roquettes sur le sol turc, le président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé, le lendemain, de lancer une opération terrestre en Syrie. «Il n’est pas question que cette opération soit uniquement limitée à une opération aérienne», a déclaré le chef de l’Etat aux journalistes turcs qui l’accompagnaient au retour du Qatar, où il a assisté à l’ouverture de la Coupe du monde de football.

Menaces du président Erdogan
M. Erdogan menace depuis mai de lancer une nouvelle opération militaire dans le nord de la Syrie, et l’attentat survenu le 13 novembre à Istanbul, aussitôt attribué par Ankara aux combattants kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et des YPG (Unités de protection du peuple) a précipité les événements. L’opération «Griffe Epée» a visé 89 positions du PKK et des YPG dans le nord de l’Irak et surtout le nord-est de la Syrie, faisant 35 morts selon un bilan, lundi, de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), qui dispose d’un vaste réseau de contacts en Syrie.
Lors des funérailles des victimes en Syrie, des appels à l’apaisement ont été lancés. «Nous implorons le monde et tous ceux qui se soucient des droits humains» de mettre fin aux attaques de la Turquie «qui nous cible avec ses avions et drones», a supplié un témoin. Mais après une série de tirs de roquettes depuis le territoire syrien vers la frontière turque, qui ont fait au total trois morts et une quinzaine de blessés en Turquie depuis dimanche soir, l’heure n’est pas au calme.
Un enfant et un enseignant de la ville frontalière turque de Karkamis (sud-est) ont été tués lundi matin dans un tir de roquette parti de Syrie, selon le ministre turc de l’Intérieur. Durant la même journée, L’armée turque a lancé de nouvelles frappes près de Kobané (nord de la Syrie), a rapporté un porte-parole des Forces démocratiques syriennes (FDS), dont la principale composante sont les YPG kurdes. Une information confirmée par l’OSDH. L’un de ces raids a visé une position des forces du régime syrien, selon les FDS. Un échange de tirs d’artillerie entre les forces turques soutenues par des supplétifs syriens et les FDS a éclaté par ailleurs après des tirs de roquette contre la ville turque de Karkamis, selon un correspondant de l’AFP.

L’appel de Berlin
M. Erdogan a réaffirmé sa détermination. «Nous avons déjà prévenu, nous ferons payer ceux qui nous dérangent sur notre territoire.» «Les unités compétentes, notre ministère de . la Défense et notre état-major décideront ensemble de la puissance qui doit être engagée par nos forces terrestres», a-t-il annoncé, faisant état de «consultations» en cours.
Entre 2016 et 2019, la Turquie a mené trois opérations d’envergure dans le nord de la Syrie contre les milices et organisations kurdes. Ankara répète vouloir créer une «zone de sécurité» de 30 km de large le long de sa frontière sud. Le président Erdogan s’est félicité des premiers effets des raids turcs, menés à l’aide de «70 avions et drones», affirmant que les combattants kurdes «se sont enfoncés de 140 km dans le nord de l’Irak et de 20 km dans le nord de la Syrie».
M. Erdogan a assuré n’avoir eu «aucune discussion» avec les présidents américain Joe Biden et russe Vladimir Poutine au sujet de l’opération. Les Etats-Unis soutiennent les YPG dans le nord-est de la Syrie face aux djihadistes du groupe Etat islamique, et la Russie appuie des milices pro-régime dans la même région.
Lundi, le gouvernement allemand a appelé la Turquie à agir de façon «proportionnée». «La Turquie se réfère à son droit d’autodéfense pour agir. Nous demandons à la Turquie d’agir de manière proportionnée, en respectant le droit international», a déclaré un porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères lors d’un point-presse régulier. «Cela implique notamment que les civils doivent être protégés», a ajouté Christofer Burger, jugeant «extrêmement inquiétantes» les informations sur des frappes turques sur des civils. «Nous demandons à la Turquie, comme à toutes les autres parties concernées, de ne rien faire qui puisse aggraver la situation déjà tendue dans le nord de la Syrie et de l’Irak», a fait valoir M. Burger, rappelant que Berlin avait «exprimé sa solidarité» avec Ankara après l’attentat d’Istanbul. <