A peine quelques jours après le décès d’Ahmed Benaïssa, grand homme du cinéma et du théâtre algérien, la culture algérienne est encore une fois endeuillée par la disparition de la grande dame du septième et du quatrième art algérien, Chafia Boudraâ, à l’âge de 92 ans.

Par Sihem Bounabi
Chafia Boudraâ, a été inhumée dans la soirée de dimanche dernier au cimetière d’El Alia, accompagnée par ses proches et une foule d’admirateurs anonymes.
Chafia Boudraâ, de son vrai nom Atika Boudraâ, a marqué plusieurs générations d’Algériens avec son iconique rôle de «Lala Inni», symbole du courage et du sacrifice de la femme algérienne dans le difficile quotidien sous le joug colonial grâce au feuilleton télévisé «El Hariq» (l’incendie), adapté par Mustapha Badie de la trilogie, «La Grande Maison» (1952), «L’incendie» (1954), «Le Métier à tisser» (1957), de l’immense écrivain Mohammed Dib, et qui avait connu un très grand succès populaire dans les années 1970.
Un rôle de mère courage et combative face à la dureté de la vie quotidienne qui la suivra dans la plupart de ses preuves télévisuelles et cinématographiques au point où on la surnomme «la mère des Algériens».
En 2010, lors de la conférence de presse qui avait suivi la projection du film «Hors la loi», réalisé par Rachid Bouchareb à Cannes, elle avait confié à ce sujet : «J’ai interprété le rôle de la mère. La mère du monde entier, mais moi, j’ai une mère, c’est ma maison et ma terre.» Ajoutant : «J’ai été là avec mes enfants, j’avais des douleurs à l’intérieur que je ne peux pas exprimer, car je ne suis pas politicienne. Je ne peux pas m’exprimer, car dans le film je parle en arabe et pas en français. Mais j’ai des douleurs qui sortent dans l’expression et l’intonation.»
Dans un message de condoléances adressé à la famille de l’actrice, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a qualifié Chafia Boudraâ de «modèle et d’école pour des générations d’artistes» et «d’artiste digne du respect de son public qui lui est resté fidèle de longues années durant».
«En cette pénible épreuve, nous faisons nos adieux à une figure de proue de l’art algérien qui a marqué de son empreinte, aux côtés de plusieurs artistes de la première heure de l’Algérie indépendante, l’histoire du théâtre, de la télévision et du cinéma algériens».
De son côté, la ministre de la Culture et des Arts, Soraya Mouloudji a salué, dans un message de condoléances, la mémoire d’une artiste qui a «reflété l’image typique de la femme algérienne, résistante et militante contre la privation, la pauvreté, l’ignorance et la cruauté du colonisateur».
Pour sa part, le ministre des Moudjahidine et ayants-droit, Laïd Rebiga, a, lui aussi, adressé un message de condoléances à la famille de la défunte pour «la perte de cette icône du cinéma algérien».
Chafia Boudraâ de son vrai nom Atika Boudraâ a vu le jour à Constantine le 22 avril 1930. Veuve de chahid, elle sera infirmière à l’hôpital civil de Constantine puis standardiste et gouvernante. En 1964, elle quitte sa ville natale pour s’installer à Alger où les portes du théâtre, de la télévision et du cinéma lui sont grand ouvertes.
Après le succès populaire du feuilleton «l’Incendie», Mustapha Badie lui offre son premier rôle au cinéma aux côtés de Rouiched dans «l’Evasion de Hassan Terro» en 1974. Elle collaborera aussi avec Ghaouti Bendeddouche dans «Echebka» (1976), avec Sid-Ali Mazif dans «Leïla et les autres» (1977), Ali Ghanem dans «une Femme pour mon fils» (1982), ou encore Abdelkrim Bahloul dans «le Thé à la menthe» (1984).
L’actrice joue également dans des productions françaises dont la série télévisée «Sixième gauche» de Claire Blangille (1990), les films «Mohamed Bertrand Duval», de Alex Métayer (1991), «un Vampire au paradis» d’Abdelkrim Bahloul (1992), «Leïla née en France» de Miguel Courtois (1993), «le Secret d’Elissa Rhaïs» de Jacques Otmezguine (1993), «l’Honneur de ma famille» de Rachid Bouchareb (1998), «le Cri des hommes» d’Okacha Touita (1999), «17, rue Bleue» de Chad Chenouga (2001), «L’un contre l’autre» de Dominique Baron (2004), «Beur blanc rouge» (2006) de Mahmoud Zemmouri et «l’Epreuve dure» de Nazim Gaïdi (2006). Elle reviendra encore une fois en Algérie, en 2007, pour tourner dans le premier long métrage de Fatima Belhadj, «Mal watni», un film qui raconte le dur combat d’une veuve pour subvenir aux besoins de sa famille durant la période difficile de la décennie noire.
L’icône algérienne connaîtra la consécration internationale en 2010, lors de la montée du tapis rouge du Festival de Cannes, pour son rôle de mère dans le long métrage «Hors la loi» de Rachid Bouchareb, qui relate l’histoire d’une famille algérienne forcée de quitter le pays au lendemain des massacres du 8 mai 1945, et qui a vécu en France jusqu’aux massacres du 17 octobre 1961. En plus d’avoir concouru pour la Palme d’or du Festival de Cannes, en 2010, le film a été primé à Damas et a été sélectionné en compétition pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2010.
Rappelons que le décès de Chafia Boudraâ est survenu quelques jours après celui, vendredi dernier, d’un autre monument du cinéma algérien avec lesquels elle aura partagé l’affiche «Hors la loi», l’acteur et metteur en scène Ahmed Benaïssa, à l’affiche du film «Goutte d’Or» présenté en ce moment à Cannes dans le cadre de la semaine de la critique où un grand hommage a été rendu à l’acteur disparu. <