Rien ne va plus en Tunisie. Déjà frappé de plein fouet par la pandémie de Covid-19 et manquant terriblement de moyens pour y riposter, le pays se trouve désormais englouti dans la crise sociopolitique qui le secoue depuis quelque temps, particulièrement, depuis l’élection présidentielle de 2019.

Par Feriel Nourine
La jeune démocratie née des événements de 2011 peine à trouver sa place selon les aspirations du peuple tunisien. Ce dernier se retrouve, depuis dimanche, face à une nouvelle étape de crise constitutionnelle, suite à la décision surprise du président Kaïs Saïed, dimanche soir, de suspendre les travaux du Parlement et de limoger le Premier ministre Hichem Mechichi.
Le chef de l’Etat tunisien s’est également octroyé le pouvoir exécutif, «avec l’aide d’un gouvernement» dont il désignerait le nouveau chef. Il a pris cette décision après une journée de manifestations dans de nombreuses villes du pays, exprimant le désaveu populaire envers le gouvernement pour sa gestion de la crise sociale et de la pandémie. «J’ai pris des décisions que nécessite la situation afin de sauver la Tunisie, l’Etat et le peuple tunisien», a déclaré Kaïs Saïed, dans un discours prononcé à l’issue d’une réunion d’urgence au palais de Carthage avec des responsables des forces de sécurité. Il utilise l’article 80 de la Constitution tunisienne, qui prévoit cette possibilité en cas de «péril imminent» pour «la nation ou la sécurité ou l’indépendance du pays».

Entre dénonciations et approbations dans le pays
Ennahda, principal parti parlementaire, a fustigé ces mesures, dénonçant «un coup d’Etat contre la révolution et contre la Constitution», dans un communiqué.
Après le discours de M. Saied, des milliers de Tunisiens étaient sortis dans la rue, en dépit du couvre-feu. Ils ont tiré des feux d’artifice et klaxonnaient avec enthousiasme à Tunis et dans plusieurs autres villes.
Hier, des heurts ont éclaté devant le Parlement tunisien barricadé par l’armée. L’armée a aussi encerclé à Tunis le siège de la présidence du gouvernement empêchant le personnel d’y accéder, rapportait l’AFP, citant des fonctionnaires de la Kasbah. Plusieurs centaines de partisans du président Saied et d’Ennahda échangeaient des jets de bouteilles et de pierres, précise la même source, ajoutant qu’un sit-in s’est organisé devant la porte close du Parlement depuis plusieurs heures, Rached Ghannouchi, chef d’Ennahda et président du Parlement, est empêché d’y entrer par les forces militaires. «Nous voulons entrer au Parlement ! (…) Nous sommes les protecteurs de la Constitution», a déclaré la vice-présidente de l’Assemblée, Samira Chaouachi, du parti allié Qalb Tounès, aux militaires, selon une vidéo publiée par des médias locaux. «Nous sommes les protecteurs de la nation», a répondu un des militaires, avant d’ajouter qu’il appliquait «les instructions».
Ces mesures visent à «changer la nature du régime politique en Tunisie et le transformer d’un régime démocrate parlementaire en un régime présidentiel, individuel et autoritaire», a estimé M. Ghannouchi, dans une déclaration publiée sur la page officielle d’Ennahda. Outre Ennahda, les partis de sa coalition, Qalb Tounès et le mouvement islamiste nationaliste Karama ont condamné les décisions de M. Saied.
Dans l’opposition, le Courant démocratique, parti socio-démocrate qui a plusieurs fois soutenu le président Saied, a rejeté sa prise de pouvoir. Le Courant démocratique a néanmoins imputé la responsabilité de «la tension populaire et de la crise sociale, économique et sanitaire et le blocage des horizons à la coalition au pouvoir dirigée par Ennahda».
Le parti Chaab, petite formation nationaliste, a de son côté appuyé ces décisions, assurant que M. Saied avait «pris ses responsabilités» pour «rectifier le processus de la révolution». De son côté, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), influente centrale syndicale, a implicitement soutenu hier la suspension du Parlement par le président tunisien, estimant que ses décisions étaient «conformes» à la Constitution, tout en appelant à la poursuite du processus démocratique. Ces «mesures exceptionnelles prises par le président de la République conformément à l’article 80 de la Constitution» visent à «prévenir un danger imminent et à rétablir le fonctionnement normal des rouages de l’Etat, au vu de l’épidémie de la Covid-19», souligne le syndicat dans un communiqué. «Il est temps» que les parties responsables de la situation «dégradée» dans le pays «assument leurs responsabilités» et «mettent fin à cette ère qui a mis le feu à la Tunisie», poursuit l’UGTT.
Réagissant, à son tour, à la décision de Kais Saied, l’ancien président tunisien Moncef Marzouki, a accusé le mouvement Ennahda d’avoir contribué à l’échec de «la révolution tunisienne» mais a critiqué la décision de geler l’action du Parlement prise par Kais Saied. «C’est un grand pas en arrière», a dénoncé Moncef Marzouki dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux. «Ce n’est que dans les sociétés sous-développées qu’on tranche les conflits politiques par la violence, le coup d’Etat, la torture, la police politique et l’encerclement des opposants. Dans les pays développés, les conflits politiques sont réglés par la loi, la Constitution, les élections libres et le maintien de la paix civile», a-t-il dit.

Inquiétudes à l’international
Sur le plan international, des pays ont commencé hier à réagir à l’opération effectuée par le Président tunisien. La Turquie a ouvert le bal en appelant à restaurer la «légitimité démocratique». Ankara «rejette la suspension du processus démocratique et le mépris du désir de démocratie du peuple», a annoncé sur Twitter le porte-parole du président turc Recep Tayyip Erdogan, Ibrahim Kalin. L’Allemagne, quant à elle, «observe attentivement l’escalade de la violence de ces derniers jours et ces dernières semaines, ainsi que l’aggravation de la situation depuis hier», a fait savoir son ministre des Affaires étrangères, Maria Adebahr.
«Nous sommes très inquiets à ce sujet (…) il est maintenant important de revenir à l’ordre constitutionnel le plus rapidement possible», a déclaré la chef de la diplomatie allemande, ajoutant que les événements récents «constituent un grand défi pour la Tunisie», et estimant qu’ils démontrent «l’urgence de s’attaquer maintenant aux réformes politiques et économiques».
Du côté de la Russie, on «espère que rien ne menacera la stabilité et la sécurité des citoyens» en Tunisie, a indiqué lors d’un point presse le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, précisant que le gouvernement russe «suivait» la situation dans le pays. Autre pays à réagir à ce qui se passe en Tunisie, le Qatar, dont le ministère des Affaires étrangères a appelé, dans un communiqué, à «faire prévaloir la voix de la sagesse et à éviter toute escalade». Doha indique également espérer que «la voie du dialogue sera adoptée pour sortir de cette crise».
Les Etats-Unis, de leurs côtés, se sont dit «préoccupés» par la crise politique qui secoue la Tunisie, et appellent au respect des «principes démocratiques» dans le pays, a dit lundi la porte-parole de la Maison Blanche Jen Psaki.
Interrogée lors d’un point presse pour savoir si Washington estimait être en présence d’un coup d’Etat, elle a souligné qu’il s’agissait là d’une «définition juridique», et que cette question était examinée par le département d’Etat. La France, pour sa part, souhaite «le retour, dans les meilleurs délais, à un fonctionnement normal des institutions», a déclaré la diplomatie française. «Elle appelle également l’ensemble des forces politiques du pays à éviter toute forme de violence, et à préserver les acquis démocratiques du pays», a déclaré la porte-parole du Quai d’Orsay.

Le ministre de la Défense Ibrahim Bartagi limogé
Le président tunisien Kais Saied a limogé hier le ministre de la Défense, au lendemain de sa décision de suspendre les activités du Parlement et de limoger le Premier ministre, aggravant la crise dans laquelle la jeune démocratie est plongée depuis des mois.
La présidence de la République a annoncé dans un communiqué le limogeage du ministre de la Défense Ibrahim Bartagi et de la porte-parole du gouvernement Hasna Ben Slimane, également ministre de la Fonction publique et ministre de la Justice par intérim.

Tebboune reçoit un appel téléphonique de son homologue tunisien

Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a reçu, hier, un appel téléphonique de son homologue tunisien, Kaïs Saïed, durant lequel a été évoquée la situation en Tunisie, a indiqué un communiqué de la présidence de la République. «Le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune a reçu, lundi, un communiqué de son frère Kaïs Saïed, président de la République tunisienne, au cours duquel ont été évoqué les développements de la situation en Tunisie. Les deux présidents ont abordé également les perspectives des relations algéro-tunisiennes et les voies et moyens de leur consolidation», lit-on dans le communiqué.