Jeudi, 10 juin, le chef de l’Etat français Emmanuel Macron a annoncé la fin de l’opération Barkhane par la réduction militaire française dans le Sahel et la réarticulation de la lutte antijihadiste autour d’une «alliance internationale» associant des Européens. Cette annonce du chef de l’Elysée intervient après huit ans d’engagement militaire français dans la région, notamment au Mali, et augure de relations nouvelles et déjà très tendues entre Paris et Bamako.

Par Anis Remane
«Nous allons amorcer une transformation profonde de notre présence militaire au Sahel», a déclaré le président français lors d’une conférence de presse, en référence aux 5.100 soldats déployés dans le cadre de la force française Barkhane. Cette transformation impliquera «la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure» et la «mise en œuvre d’une alliance internationale associant les États de la région et tous nos partenaires, strictement concentrée sur la lutte contre le terrorisme», a-t-il ajouté. Le président français, qui n’a rien dit sur le calendrier du désengagement annoncé, n’a pas donné non plus d’indications chiffrées en termes d’effectifs mais a évoqué une réduction des «emprises», c’est-à-dire du nombre de bases françaises dans la région.
Emmanuel Macron a parlé de «plusieurs centaines de soldats». Il a aussi évoqué la fermeture de certaines bases de l’armée française, mais sans préciser lesquelles «Le chiffre de soldats français restant n’est pas arrêté, peut-être quelques milliers. Il restera une présence significative», selon l’Elysée, qui ajoute qu’un départ du Nord du Mali pourrait survenir «à l’horizon de l’automne». A l’horizon 2023, les effectifs français devraient tourner autour de 2.500 personnes, a indiqué l’AFP selon «une source ayant connaissance du dossier».
Dans son scénario de retrait, Paris dit compter sur l’«internationalisation» de l’effort d’accompagnement au combat des forces locales, sous-équipées et sous-entraînées. La lutte contre les jihadistes se fera «avec des forces spéciales structurées autour de (l’opération européenne) Takuba avec évidemment une forte composante française – avec encore plusieurs centaines de soldats – et des forces africaines, européennes, internationales», a indiqué le chef de l’Elysée. La ministre française des Armées, Françoise Parly, a, pour sa part, déclaré hier que son pays compte également sur les forces armées sahéliennes du G5, qui sont «plus en mesure de faire face à leurs ennemis», a-t-elle assuré. L’intention de la France de réduire la voilure au Sahel a déjà a été exprimée au sommet de Pau en janvier 2020 avec les pays du G5 (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) après les accusations d’ingérence dans les affaires des pays concernés et après avoir senti la montée d’un «sentiment antifrançais» au sein de leurs populations, notamment au Mali. Elle a été mise de côté en février 2021, lors d’un sommet à N’Djamena, «afin de maintenir la pression militaire sur les groupes jihadistes», selon les déclarations de responsables français.
Partie de poker ?
Sa mise à jour avec l’annonce de sa concrétisation sur le terrain dans les prochaines semaines et les prochains mois s’explique sans doute par le calendrier politique en France et l’approche de l’élection présidentielle de 2022. Elle aurait pour motivation la volonté la France de ne pas s’enliser dans les sables sahéliens où la lutte anti-jihadiste n’a pas donné les résultats escomptés. Les derniers soubresauts au Mali sont un «prétexte» saisi par Paris pour annoncer une «voie de sortie honorable» face à «la crainte de l’enlisement», estime le consultant en sécurité Mohamed Coulibaly. Elle s’expliquerait surtout par la dégradation des relations entre Paris et Bamako après le dernier coup de force du colonel Assimi Goïta, aujourd’hui président de la transition au Mali.
En effet, l’avis de retrait du dispositif militaire serait selon de nombreux observateurs l’expression d’une partie de poker ou d’un coup de pression de l’Elysée sur le pouvoir malien. «C’est clairement un défi lancé aux autorités maliennes actuelles», estime Ornella Moderan, cheffe du programme Sahel de l’Institut d’études de sécurité (ISS) à propos de la question notamment «du retour de l’Etat dans les zones qui sont largement restées des no man’s land». Le retrait programmé des troupes françaises de certains «postes et bases avancés» dans le Nord du Mali va «créer un grand vide», regrette un militaire malien à la retraite, Alpha Sow. «Les relations entre Bamako et Paris sont clairement tendues et cela ne va pas faciliter les choses», souligne encore à cet égard Mme Moderan, en soulignant toutefois que la reconfiguration annoncée n’est «pas un retrait» et que le «dialogue n’est pas rompu» entre Paris et Bamako.
Coup de bluff alors ? Certainement pas si l’on sait que la décision de réduire l’effectif militaire français, notamment opérationnel et au combat face aux groupes djihadistes, est acté. La question reste cependant à considérer quand on sait que Paris n’a pas intérêt à déserter une zone géopolitique qu’elle considère comme vitale pour ses intérêts et où pourrait intervenir d’autres puissances. Aboubacar Siddick Fomba, membre du Conseil national de transition (CNT), qui fait office d’organe législatif, et réputé proche du pouvoir de transition, estime ainsi que la «conduite unilatérale et incohérente du président Macron» va se retourner contre lui. Il est temps «d’adresser des demandes de coopération militaires à la Russie, à la Chine, à la Turquie». Pour la France, il s’agit également de ne pas donner un mauvais signal à ses «partenaires» ouest-africains et les inciter à se mettre dans la recherche d’une alternative pour leur coopération sécuritaire et militaire. Ce sera donc un redéploiement et un positionnement nouveaux vers d’autres zones sahéliennes. C’est du moins ce qu’incitent à comprendre les éléments du langage tenu hier vendredi par la ministre française de la Défense. Interrogée sur le volume de réduction à venir des effectifs militaires français au Sahel, Florence Parly a refusé de dévoiler des chiffres, tout en assurant que «l’engagement militaire de la France restera très significatif», car «il nous faut combattre les groupes terroristes, continuer ce travail qui permettra aux forces armées du Sahel d’être en situation de répondre et de riposter». Source AFP