Les associations d’aide aux cancéreux et le Syndicat national des enseignants chercheurs hospitalo-universitaires (Snechu) ont vivement réagi aux déclarations du ministre de l’Industrie pharmaceutique Ali Aoun faites mardi dernier.

Par Sihem Bounabi
Pour rappel, M. Aoun a démenti l’existence d’une rupture de médicaments pour les malades atteints de cancer et pointé du doigt «certains services d’oncologie», estimant qu’«il y a un affolement qui n’est pas justifié». Il a affirmé saisir la justice «contre toutes ces déclarations que je considère comme des diffamations», et assénant : «C’est la justice qui tranchera.»
Au lendemain de ces déclarations, les chefs de services et professeurs d’oncologie, ciblés directement par ces déclarations, parce qu’ils avaient à maintes reprises tirés la sonnette d’alarme quant à la prise en charge thérapeutique des cancéreux suite à des ruptures récurrentes des différents produits entrants dans le protocole thérapeutique, se sont rebiffés et ont dénoncé des déclarations «inacceptables».
En effet, le Syndicat national des enseignants chercheurs hospitalo-universitaires s’est indigné des déclarations du ministre, les qualifiants «de choquantes» et «d’inacceptables». Il est ainsi précisé que «le Snechu ne peut rester indifférent à des telles déclarations touchant la dignité et le statut de professeur chef de service algérien» et dénonce le fait que les chefs de services soient menacés de poursuites en justice «pour la simple raison qu’ils ont fait un état des lieux du terrain sur la pénurie de certaines molécules vitales et primordiales pour la prise en charge des patients.» Le Snechu estime que même «si monsieur le ministre trouve que ces déclarations sont diffamatoires, il y a la justice algérienne qui tranchera sur ce sujet dans les deux sens».
Dans le même esprit d’indignation, plusieurs associations d’aides aux patients atteints de cancer de différentes wilayas du pays ont également réagi au lendemain des déclarations d’Ali Aoun en exprimant leur «profond effroi» et «désarroi» dans une lettre adressée au ministre de l’Industrie pharmaceutique.
Ainsi, les associations El Amel du Centre Pierre-et-Marie-Curie d’Alger, El Ichrak de Ghardaïa, El Bir des patients atteints de cancer de Msila, El Hayet de Béchar, les associations d’aide aux patients de Tlemcen, El Ghait El Kadim d’Adrar, les Amis des cancéreux d’Annaba ainsi que les association des patients d’Akbou à Béjaïa, El Chiffa de Sétif, Tada Wasa de Tizi-Ouzou, El Amel Fil Hayet de Sidi Bel Abbès et El Amel de Batna, s’adressent directement au ministre de l’Industrie pharmaceutique pour s’insurger : «Vous démentez tout ce que nous vivons douloureusement tous les jours et dans tous les centres de soins où il ne se trouve presque rien pour soigner les patients.»
Réaffirmant les conditions difficiles dans lesquelles se trouvent les cancéreux et le calvaire des familles et des médecins soignants qui se retrouvent désarmés face à «un médicament qu’ils savent en rupture, qu’ils savent qu’ils ne vont le trouver nulle part, car n’étant disponible ni dans le public ni dans le privé, ni dans le marché blanc ni dans le marché noir».
Profondément choqués par les accusations du ministre, les associations signataires de la lettre ont aussi exprimé leur indignation face aux accusations, sous-entendu que «nous tous, associations, professeurs, patients et parents de patients, sommes tous des menteurs et des fabulateurs et que nous voulons ‘’faire peur’’».
Les signataires répliquent à ces accusations en interpellant le ministre par une série d’interrogations reflétant la réalité de la détresse quotidienne des malades à laquelle sont confrontées les associations, notamment en lui demandant : «A qui faisons-nous peur, monsieur le ministre, quand nous patientons depuis des mois après vous avoir rencontré à votre bureau, où vous nous aviez promis un rétablissement de la situation, et que nous vous avons cru sur parole ?» Ils l’interpellent également sur les menaces ciblant les oncologues en soulignant : «A qui faisons-nous peur quand des professeurs et chefs de service se plaignent de la rupture et qui perdent leurs patients, et qui sont eux, menacés car ils «osent» parler de cette dramatique situation, au moins pour soulager leur conscience et désengager leur responsabilité ?» «Car ils ont dit la vérité ils sont menacés d’attaque en justice ? A qui faisons-nous peur, monsieur le ministre, quand nous demandons à ce que le patient soit soigné pour une maladie que vous savez mortelle dans les semaines et les mois de son apparition si elle n’est pas traitée ?»
Les associations ont également tenu à rappeler les instructions du président de la République Abdelmadjid Tebboune sur ce dossier interpellant directement M. Ali Aoun en l’interrogeant : «Au moment où monsieur le président de la République annonce que le cancer est une priorité et pour laquelle vous avez dû recevoir des directives claires pour tout régler dans les plus brefs délais, nous voici menacés dans notre liberté d’expression pour seulement défendre la vie de nos frères et sœurs qui n’ont que n’ont que nous ?»
Très remontées contre le ministre de l’Industrie pharmaceutique, les associations d’aide au cancéreux, tout en espérant le ramener à la raison et que leur lettre puisse avoir un écho auprès du premier concerné, ont en conclusion tenu à rappeler au ministre le droit constitutionnel, humain et religieux de la prise en charge des malades atteints de cancer en soulignant :«Ce sont des Algériens qui ont le droit de vivre et d’être soignés comme le stipule notre Constitution, ce sont des êtres humains qui ont droit au respect de leur humanité comme le recommande notre religion.» <