L’annonce de la mort du président tchadien, hier, à la suite de blessures dans des combats face aux rebelles du Front
pour l’alternance et la concordance au Tchad (FACT) vient ajouter de nouvelles et sérieuses difficultés à la sécurité
et à la stabilité au Sahel où les récents développements ont accentué le sentiment d’impuissance face au chaos politico-institutionnel qui règne dans les pays de cette région transformée en poudrière par le terrorisme de type djihadiste
et les conflits ethniques armés pour le trafic en tous genres ou le contrôle des ressources.

Par Halim Midouni
C’est le principal et immédiat constat à faire en attendant quelle direction prendra le pays. La suite immédiate de la vie politique au Tchad après la mort de son ancien homme fort, qui la dirigé d’une main de fer pendant trente ans, est connue. Elle est marquée depuis hier par le «Conseil militaire de transition» que préside le fils du président tué, le général quatre étoiles de 37 ans, Mahamat Idriss Deby Itno. Après la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée nationale, ce chef de la Garde présidentielle, considérée comme la garde prétorienne du régime en place à Ndjamena, va conduire une transition de dix-huit mois à l’issue de laquelle il y aura de nouvelles élections «libres et démocratiques», selon le communiqué du Conseil militaire.
Dans le bulletin qu’il a publié hier, ce Conseil, qui a instauré un couvre-feu et fermé les frontières terrestres et aériennes, s’est engagé à «garantir l’indépendance nationale, l’intégrité territoriale, l’unité nationale, le respect des traités et accords internationaux». Face à la rébellion du FACT, il aura fort à faire et la configuration sécuritaire actuelle marquée dans le Sahel par la multiplicité des fronts et des acteurs locaux, africains et internationaux provoqueront certainement de nouveaux engagements militaires. La carte politico-sécuritaire sahélienne risque alors de gagner en complexité et en dangerosité.
Face au Mali, lui aussi en transition déjà fortement fragilisée comme en témoignent en partie les récents affrontements meurtriers à Mopti et Djenné, face au Niger qui vient d’organiser des élections chaotiques, en Centrafrique ou au Nigeria qui n’arrive pas à mater le sanguinaire Boko Haram, pour ne citer que ces pays, le Tchad d’Idriss Deby faisait figure de pièce maitresse, pas toujours en adéquation avec les orientations et les résolutions de l’Union Africaine, dans le dispositif international d’endiguement des violences endogènes et externes. Son fils et les hommes de pouvoir qui lui sont fidèles vont devoir poursuivre ce rôle dans un espace sahélien où la présence internationale, connue ou secrète, n’est pas toujours synonyme de convergence et où les concurrences entre les intérêts et les puissances ne sont pas pour faciliter l’équation en cours dans cette partie du continent africain. Les tractations internationales ne manqueront donc pas et leurs initiateurs commenceront à regarder à nouveau vers la Libye et le sud-libyen d’où sont venus les rebelles du FACT face auxquels l’ancien président tchadien a trouvé la mort.
Dans le massif du Tibesti, frontalier avec la Libye, mais aussi dans le Nord-Est qui borde le Soudan, les hommes du FACT affrontent régulièrement l’armée tchadienne, depuis leurs bases arrière dans ces pays. En février 2019, venus de Libye pour tenter de renverser le président Idriss Déby Itno, ils avaient été stoppés par des bombardements des avions de combats français sur demande de N’Djamena. En février 2008, une attaque rebelle avait déjà atteint les portes du palais présidentiel avant d’être repoussée, là aussi grâce au soutien militaire décisif de Paris. Mais cette fois, ils semblent plus renforcés et plus déterminés à opérer plus fréquemment en territoire tchadien. L’une des réponses aux questions sur leur retour en force se trouve en grande partie en Libye où ils s’étaient retranchés comme dans une partie du Soudan.
Retour de Libye…
Le 11 avril, jour de l’élection présidentielle au Tchad, ils avaient lancé une offensive. Samedi, 17 avril, le gouvernement avait affirmé que l’offensive, dans les provinces du Tibesti et du Kanem, avait «pris fin». Mais des combats ont repris dimanche en fin d’après-midi, selon le général Azem Bermandoa Agouna, porte-parole de l’armée tchadienne. Lundi, 19 avril, l’armée assurait avoir écrasé les rebelles, mais des rumeurs persistantes avaient filtré sur des violents combats laissant de nombreux morts et blessés de part et d’autre. Son commandement n’avait reconnu que six tués dans ses rangs et affirmé avoir tué plus de 300 «ennemis». Le FACT avait donné le même jour une liste des officiers supérieurs tués, portés disparus, blessés et en fuite, blessés parmi lesquels figurait un certain «Colonel Idriss Déby Itno», le dernier grade que lui reconnaissaient ses détracteurs.
Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) est composé pour la plupart de membres de l’ethnie gorane, à laquelle appartient l’ancien président Hissène Habré actuellement en prison au Sénégal pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Créé en avril 2016 par Mahamat Mahdi Ali après scission de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), un autre groupe rebelle fondé par l’ancien ministre de la Défense d’Idriss Déby Itno, le général Mahamat Nouri, le «Front» s’est Installé dans le sud de la Libye où il a fait le coup de feu tantôt contre le maréchal Haftar tantôt pour le soutenir selon les circonstances et sous la pression militaire de l’Armée nationale libyenne (ANL).
Son retour du pays voisin parait s’effectuer en parallèle de la décantation en cours dans ce pays nord-africain et sous la pression de la communauté internationale qui demande au gouvernement en place de faire partir les étrangers. Sa force est dans les armes qu’il a emmenées du pays voisin et d’autres combats avec les troupes de Ndjamena ne sont pas
exclus.

Chronologie : Le président tchadien Idriss Déby Itno, décédé hier mardi à 68 ans des suites de blessures reçues au combat contre des rebelles dans le nord, dirigeait le pays d’une main de fer depuis 30 ans.

Chute d’Hissène Habré
Le 1er décembre 1990, Idriss Déby, un ancien proche du président Hissène Habré, entré en dissidence armée, s’empare du pouvoir après l’entrée de ses troupes dans N’Djamena. Hissène Habré fuit et se réfugie au Sénégal. M. Habré sera définitivement condamné en 2017 à Dakar à la prison à vie pour crimes contre l’humanité par un tribunal spécial africain.

Première élection pluraliste
En 1996, après une «transition démocratique», Idriss Déby est élu président lors du premier scrutin pluraliste et accueille une partie de ses adversaires au gouvernement.
Offensives rebelles
A partir de 2005, le régime est menacé par des offensives rebelles, notamment en 2008, lors d’une attaque parvenue aux portes du palais présidentiel, repoussée grâce à un soutien français.

Lutte antijihadiste
En 2013, le Tchad envoie ses troupes combattre les jihadistes dans le nord du Mali lors de l’intervention française Serval. En 2015, face à la menace des jihadistes nigérians de Boko Haram, il envoie ses troupes au Nigeria pour les chasser de plusieurs localités et initier une riposte militaire régionale. N’Djamena subit plusieurs attentats suicide meurtriers revendiqués par Boko Haram. Les élections législatives prévues en 2015 sont maintes fois repoussées, d’abord au nom de la lutte antiterroriste, puis en raison du coronavirus. En 2017, le Tchad participe à la création de la force antijihadiste de l’organisation régionale G5 Sahel (comprenant également la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso et le Niger), avec l’appui de la France.

Déby maréchal
En avril 2018, le Tchad adopte une nouvelle Constitution controversée instaurant un régime présidentiel. En février 2019, une colonne rebelle venue de Libye pour tenter de renverser le président est stoppée par des bombardements français sur demande de N’Djamena. En mars 2020, l’armée déclenche une grande offensive contre le groupe Boko Haram pour venger la mort d’une centaine de ses soldats dans la zone du lac Tchad. Pour célébrer cette victoire, le président Déby est élevé au titre de maréchal du Tchad le 11 août 2020, lors du 60e anniversaire de l’indépendance.

Intimidation d’opposants
Le 28 février 2021, une sanglante tentative d’arrestation par l’armée d’un candidat à la présidentielle se solde par la mort d’au moins trois personnes. Le lendemain, l’opposant « historique » d’Idriss Déby, Saleh Kebzabo, retire sa candidature, accusant le président d’intimider ses rivaux par l’usage de la force. Le pouvoir est accusé de réprimer toute opposition en interdisant les rassemblements de partis ou de mouvements de la société civile qui réclament « une alternance au pouvoir ».

Idriss Déby réélu président
Le 11 avril, les Tchadiens votent à la présidentielle. Le maréchal-président Idriss Déby Itno brigue un 6e mandat qu’il est assuré de remporter face à six candidats sans envergure, après avoir écarté les rares ténors d’une opposition divisée. Le même jour, un groupe rebelle, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), lance une offensive depuis ses bases arrières en Libye. Le 19, l’armée affirme avoir tué plus de 300 rebelles et perdu cinq militaires dans des combats, le pouvoir assurant que la situation est sous contrôle L’instance électorale nationale annonce qu’Idriss Déby Itno a été réélu avec 79,32% des suffrages exprimés à la présidentielle.

Déby décède de blessures reçues au front
Le 20 avril, le porte-parole de l’armée annonce sur la télévision d’Etat que le président Déby est décédé des suites de blessures reçues alors qu’il commandait son armée dans des combats contre des rebelles dans le nord durant le week-end.
Source AFP