Par Halim Midouni
Il n’est pas coutumier de voir les pompiers sortir manifester dans la rue et chercher à atteindre, comme hier, le siège de la présidence de la République, pour se faire entendre et trouver une écoute à leurs revendications socioprofessionnelles.
La rareté de ce fait doit, à elle seule, interpeller le gouvernement Djerad et l’inciter à réfléchir sérieusement aux conséquences du ras-le-bol social qui a poussé des agents d’un corps constitué, parfait synonyme du service et de l’utilité publics, et parmi les plus exposés aux risques de danger, battre le pavé et réclamer une amélioration de leurs conditions socioprofessionnelles.
La marche empêchée vers El Mouradia des soldats du feu est intervenue quelques jours après que le Premier ministre s’était exprimé pour regretter, à propos de l’ébullition actuelle du front social, le recours «abusif» et «arbitraire» aux grèves et aux manifestations de rue. Elle a été organisée au lendemain du 1er Mai et après la lecture par le ministre du Travail d’un message du chef de l’Etat, M. Tebboune, rassurant sur son souci de préserver les droits des salariés.
L’enseignement qu’on peut en retirer sans risque d’exagération ni d’alarmisme est que ni M. Djerad ni son ministre du Travail, M. Djaaboub, n’ont été écouté ou compris sauf quand le Premier ministre a déclaré que «certaines revendications ne sont pas réalisables» dans le contexte économique actuel de l’Algérie». La leçon qu’on peut également retenir, après s’être posé la question sur la raison de ce mur d’incompréhension entre l’Exécutif et une partie importante du monde du travail, est que la nature conflictuelle et de méfiance de la relation actuelle entre les deux parties ne permet pas de construire des passerelles pour la concertation et le dialogue.
Dans les grandes entreprises du secteur public, le gouvernement s’obstine à ne considérer comme véritable partenaire social que la centrale syndicale UGTA. Or, il se trouve que ce vieux syndicat, qui a dit abandonner la revendication pour la négociation, n’est même plus dans la tractation et voit chaque année fondre son crédit historique et perdre ses troupes, sauf dans les groupes stratégiques comme Sonatrach et Sonelgaz, où la qualité de la couverture salariale et sociale demeure importante.
Le conflit récent qui a opposé les postiers à leur entreprise a ainsi dévoilé, selon les grévistes, un syndicat UGTA plutôt enclin à la combinaison quand il n’est pas à la compromission et aux calculs de syndicalistes occupés à gérer leurs intérêts et leur proximité avec les dirigeants. Jusqu’avant la fin de la grève à Algérie Poste, le débat derrière les guichets était à la création d’une «coordination nationale» capable de représenter les intérêts des salariés. Les pompiers qui sont sortis manifester hier à Alger ne veulent plus, eux non plus, du syndicat national des agents de la Protection civile. Ils déclarent significativement ne pas reconnaître la légitimité ni la représentativité de la Mutuelle nationale des travailleurs des collectivités locales et de l’administration, une organisation de l’UGTA. Où chercher l’erreur, donc, quand elle est si manifeste et qu’elle sature les réseaux sociaux, devenus lieux de meeting virtuels puis, déboule sur le pavé en dehors de toute procédure d’avis et de préavis ? Où la débusquer quand le déficit de représentation syndical est rendu plus grave par l’érosion du pouvoir d’achat, le retard de paiement de la prime Covid pour le personnel soignant, et une précarisation qui roule jusqu’ à déborder les classes laborieuses pour atteindre la petite classe moyenne ?
Les organisations autonomes des secteurs de la Santé, de l’Education nationale et de la Fonction publique sont rassurées sur le droit d’exercice des libertés syndicales, mais elles sont accusées d’abus de syndicalisme et attendent toujours d’être conviées aux tours de table qu’organise le gouvernement avec le patronat et la centrale UGTA. On oublie que c’est par leur capacité à mobiliser, à établir des rapports de force avec leurs départements respectifs, qu’ils parviennent à acquérir des parts et des droits qu’ils n’auraient sans doute pas pu obtenir sans leur combativité. <