La décision de la commission «paix et sécurité de l’UA de ne pas sanctionner le pouvoir militaire au Tchad, après les violences inouïes du 20 octobre dernier, contre des manifestants qui réclamaient la réduction du temps de transition, renvoie l’organisation panafricaine à ses contradictions. Condamnation par là, silence par ci. Sans crainte du désaveu de ses propres institutions.

Synthèse Salim Benour
Vendredi 11 novembre, le pouvoir tchadien de transition a échappé aux sanctions du Conseil de la paix et de la sécurité(CPS) de l’Union africaine (UA). Réunis à Addis-Abeba, les 15 membres de la CPS ont rejeté la demande de sanction demandée par son président de la commission exécutive de l’UA Moussa Mahamat Faki après la publication d’un rapport accablant sur les violences perpétrées, le 20 octobre dernier, contre des manifestants à Ndjamena. Après plus de deux heures de débat sur la décision de sanctionner ou pas les autorités tchadiennes qui ont ordonné de tirer à balle réelle sur les manifestants, Moussa Faki n’a pas obtenu le consensus nécessaire et n’a pas été suivi par les États-membres de la CPS. Parmi les quinze, seuls trois pays ont soutenu la demande de sanctions. «Un camouflet» pour le président de la Commission qui a surpris les membres de la CPS en venant lui-même présenter le rapport, fait inhabituel selon les connaisseurs des arcanes de l’organisation panafricaine. Un précédent qui a incité certains à rappeler que le pouvoir de transition au Tchad accuse Moussa Faki, lui-même tchadien, de manœuvrer pour se présenter dans deux ans aux élections à la tête de son pays.
Dans les faits, le silence de la CPS sur le «massacre» du 20 octobre contredit la décision de l’UA de «condamner fermement» les violences contre les manifestants au Tchad. Il n’est pas pour améliorer l’image d’une Union africaine en mal de crédibilité à tous les niveaux.
Pour faire bonne figure, la justice tchadienne a annoncé, vendredi 11 novembre, l’arrestation de plus de 600 personnes, dont 83 mineurs lors des manifestations de l’opposition réprimées dans le sang.
Durant la seule journée des manifestations, «621 personnes ont été interpellées par les forces de l’ordre et transférées» à la prison de haute-sécurité de «Koro Toro», en plein désert à plus de 600 km de la capitale, a annoncé vendredi à la presse le ministre de la Justice Mahamat Ahmat Alhabo. En précisant qu’on leur reprochait «des actes graves et des attaques ciblées contre les institutions de la République». Et 401 seront rapidement jugées en procédure de flagrant délit, selon le ministre, 137 déférés devant des juges d’instruction et 83 mineurs devant des juges pour enfant.
C’était la première fois vendredi que les autorités admettaient publiquement ces centaines d’arrestations évoquées depuis trois semaines par l’opposition et les défenseurs des droits humains, lesquels assurent que les «prisonniers politiques» sont bien plus nombreux et que les «rafles» se poursuivent quotidiennement depuis. Le pouvoir n’a reconnu à ce jour qu’une «cinquantaine» de morts par balles et plus de 300 blessés pour la seule journée du 20 octobre, dont une «dizaine de tués» parmi les forces de l’ordre.
Le soir du 20 octobre, le pouvoir avait «suspendu» les partis et organisations de la société civile de l’opposition et décrété un couvre-feu, maintenu aujourd’hui encore à N’Djamena et quelques grandes villes. Depuis, les leaders et cadres de l’opposition ont soit fui à l’étranger, soit sont entrés en clandestinité dans le pays, accusant les forces de l’ordre de continuer de mener des «chasses à l’homme».
Le 20 avril 2021, à l’annonce de la mort du maréchal Déby, l’armée avait proclamé son fils Mahamat Déby, général alors âgé de 37 ans, président à la tête d’une junte de 15 généraux, pour une période de transition de 18 mois, au terme de laquelle il promettait de rendre le pouvoir aux civils par des «élections libres et démocratiques». L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) évoquait déjà fin octobre plus de 2.000 arrestations pendant et après les manifestations réprimées.
L’opposition et des ONG locales assurent qu’elle se poursuivent aujourd’hui, mais parlent aussi de «disparitions forcées», «exécutions extrajudiciaires» et «tortures». Vendredi, le ministre Alhabo a simplement confirmé que le Tchad avait accepté le principe d’une enquête internationale annoncée par le Premier ministre le 8 novembre, mais sans préciser sous l’égide de quelle institution ni quand elle serait initiée. n