La consécration et l’hommage qui ont été rendus à l’illustre femme de lettres Assia Djebar, en donnant son nom à la bibliothèque de lecture publique de Tipasa à l’occasion de la journée nationale du savoir, n’est que justice rendue à la défunte dont le parcours, sans faute, et l’œuvre méritent d’être plus connu et réhabilité.

Comme l’ont si bien dit le ministre de la Culture Azzedine Mihoubi et son ami de toujours Ahmed Bedjaoui, Assia Djebar n’était pas seulement cette écrivaine qui a conquis, seule, sa place dans la littérature mondiale, elle était, aussi, une militante, une nationaliste et une moudjahida qui a lutté pour l’Algérie, un sujet très présent dans son œuvre n’en déplaise à tous ses adversaires. Et, pour Azzedine Mihoubi, la meilleure façon de lui rendre hommage, comme à d’autres grands noms du monde des arts et de la culture en général, est d’être fidèle à sa mémoire en perpétuant son nom en l’apposant sur des édifices publics.
En marge de la cérémonie, nous avons recueilli quelques témoignages à propos de cette baptisation et voila ce que pensent la directrice de la bibliothèque, Sebbah Saâdia, la poétesse et artiste peintre Saliha Imekraz, l’écrivain Mohamed Sari, Nadia Sebkhi, directrice du magazine culturel
Livrescq, et Ahmed Bedjaoui sans oublier quelques jeunes qui travaillaient dans la salle de lecture.

Pour Sebbah Saâdia, le nom d’Assia Djebar qui va, désormais, être sur le fronton de la bibliothèque, est un honneur pour elle et tout le personnel qui doit être à la hauteur de la réputation de cette icône de la littérature, connue mondialement, et de ses aspirations. Nous allons continuer le travail entamé depuis son décès en organisant des rencontres pour la faire connaître davantage par le grand public et inciter les jeunes surtout à connaître son œuvre qui comporte une vingtaine d’ouvrages, dira la directrice. Nous avons, aussi, organisé une exposition sur l’œuvre de Assia Djebar et sur le patrimoine immatériel de la ville de Tipasa dont elle fait partie et ce à travers l’intervention de trois communicants que sont Mohamed Sari, Ahmed Bedjaoui et Nadia Sebkhi. Nous essayons de la faire connaître au grand public et surtout aux adhérents de la bibliothèque.
A l’avenir, nous comptons travailler pour compléter un fonds documentaire spécifique à Assia Djebar en ramenant des documents de l’étranger pour enrichir ce fonds et organiser, aussi,  d’autres animations  spécifiques autour de cette femme qui mérite d’être un peu plus connue du grand public.

Pour Saliha Imekraz, « cette appellation est un pari gagné, car cela se passe à Tipasa, à 30 km de chez elle, de sa tombe, de sa demeure. Je trouve que cette initiative est merveilleuse, car comme elle le dit si bien dans son poème, «Algérie la poésie heureuse», Assia Djebar, en parlant de Tipasa, évoque  les sycomores,  c’est-à-dire les arbres. Assia Djebar, pour moi, a planté son arbre ici c’est en tout comme ça que je le vois et le sens. » Est-ce suffisant qu’on lui dédie une bibliothèque et pas un autre édifice plus grand ? « Oui, cette femme est tellement humble, je suis sûre qu’elle est très heureuse parce que cela se passe à Tipasa et c’est une bibliothèque qui lui est dédiée, un lieu du savoir et de la connaissance. Je ne l’ai pas connu, personnellement, mais je sens que dans l’âme de cette écrivaine on sent cette humilité. A mon avis, elle mérite d’avoir son nom dans cette magnifique bibliothèque qui lui sied très bien.
Je suis présente à la cérémonie à travers l’exposition où j’ai ramené un tableau intitulé «Une plume en Or» que j’ai réalisé le lendemain de son décès. Dans ce tableau, il y a la photo juvénile d’Assia incrustée dans l’emblème national, dans un socle  en triangle qui s’élève vers le ciel. Pour moi, elle s’est sacrifiée et a été piégée dans l’écriture, son amour de l’écriture était grand. Son portrait est installé dans un champ de coquelicots, parce que la fleur symbolise le sacrifice, c’est aussi, un champ du souvenir et il y a, aussi, de la tanina, cet oiseau, présent dans la calligraphie. Autrement dit elle est reine, elle vole, elle est libre. »

Mohamed Sari dira que cette cérémonie, est une « première étape de reconnaissance de cette grande écrivaine. Je pense qu’on peut faire encore plus en donnant, par exemple, son nom à l’université de Tipasa comme cela a été le cas pour Tizi Ouzou qui a pris le nom de Mouloud Mammeri. L’appellation est d’autant plus importante qu’elle fait sortir cette icône de la littérature du cercle des initiés qui connaissent ses livres, ses romans, qui préparent des thèses sur ses œuvres. Il faut que son nom sorte des milieux universitaires et de l’élite. Une bibliothèque, c’est bien, pour faire connaître son travail.
Mais, à mon avis, il faut rendre à César ce qui appartient à César et cette dame mérite plus car elle a eu la consécration internationale avec le grand prix des libraires en Allemagne, en Belgique et en France. Elle a laissé un grand héritage à travers ses livres qui font l’objet, de par le monde, de colloques, des revues et des  thèses de recherche sur son œuvre. Le même travail est en train d’être fait, aussi, en Algérie et la première traduction en arabe de son livre «les femmes d’Alger dans leur appartement» a été faite en 2017 après son décès et ce n’est qu’un début. Celle-ci s’est faite sous l’égide du Centre national algérien du livre en collaboration avec le centre culturel français. Il y a une fabrique de traducteurs, une équipe de dix personnes qui travaillent sur le sujet. Je pense que ce sont là les premiers pas vers une restitution d’Assia Djebar à l’Algérie car elle a été longtemps oubliée, marginalisée. »

Nadia Sebkhi, « pour moi cet hommage est un triomphe, car c’est  le 16 avril, journée nationale du savoir. Je le vis, de surcroit, comme un  succès de la littérature algérienne. Baptiser un lieu, qui est à 30 km de sa tombe et de son lieu d’enfance, est une excellente chose, car sachez que l’an dernier une bibliothèque a été dédiée à Assia Djebar dans le 20e arrondissement, à Paris. J’avoue que j’ai eu un pincement au cœur, mais enfin avec cette consécration je suis soulagée.
C’est, déjà, un pas car on est dans la ville où se trouve la stèle d’Albert Camus, et comme je le disais dans les réseaux sociaux, voila Assia Djebar, comme elle sait le faire, se joint au fil de l’histoire et c’est un triomphe pour la littérature.
Evidemment, j’aurai souhaité qu’il y ait d’autres lieux un peu plus visibles,  mais c’est, quand même, une satisfaction, je le lis comme un pas en avant, une reconnaissance de cette femme qu’il faut, absolument redécouvrir à travers ses écrits car elle n’est pas très connue en dehors des cercles d’initiés. Quand on parle d’elle, il y a beaucoup de parti-pris et le débat est souvent politisé, malheureusement, on l’évoque autour de discussions sur la francophonie, de son départ à l’étranger, autour des questions sur la berbérité et sur la colonisation…, alors maintenant place à la littérature.
On connaît Assia Djebar comme une marque d’un produit commercial, ajoutera Nadia Sebkhi, mais pas ses livres comme «Loin de Médine» qui est très explicite de son algérianité et de sa connaissance et son amour de la religion musulmane. «Nulle part dans la maison de mon père» est l’autre livre dans lequel transparaît l’âme en peine de cette écrivaine, profondément algérienne, qui méritait mieux, à l’image des grands écrivains du monde comme Nadine Gordimer, Tony Morrison etc. Assia Djebar, pour moi, c’est la grandeur. »

Pour Ahmed Bedjaoui, « cette baptisation est une reconnaissance post-mortem, mais, quand même, elle est un bon signe pour la littérature et le monde de la culture. En tant qu’ami de toujours d’Assia Djebar, je tiens à témoigner, dira Ahmer Bedjaoui à Reporters qu’Assia Djebar a, de son vivant, été malmenée, attaquée et je l’ai défendu comme je pouvais. Aujourd’hui, hélas, on entend tous ses laudateurs… C’était une femme, profondément blessée, mais ce qui ne l’a pas empêché de rester patriote et son discours anti colonialiste à l’Académie française a été la meilleure preuve de son amour et son engagement envers l’Algérie contrairement à ce qui était dit ça et là.
Je suis, de plus, très content que le nom de cette grande écrivaine soit relié à Tipasa dans une perspective de se réapproprier les lieux, plus connus pour la stèle d’Albert Camus. »
Dans son intervention au cours de la cérémonie, Ahmed Bedjaoui évoquera Assia Djebar : la nationaliste, la moudjahida, très attachée à l’Algérie. « Elle a, beaucoup  écrit sur la guerre de libération », dira-t-il, « même s’il est difficile de trouver les traces de ses écrits, il reste des articles sur les femmes algériennes qui séjournaient dans les camps de réfugiés installés aux frontières. Quand j’ai fait des recherches pour mon livre sur le cinéma et la révolution », dira Bedjaoui, « j’ai découvert qu’en 1956 quand elle était étudiante à Sèvres à l’école normale supérieure en France, elle était partie à Oujda avec des camarades qu’elle a introduits dans les réseaux Jeanson qui soutenaient l’indépendance du pays, et cela avant de partir en Tunisie. Son amour pour l’Algérie et la religion était immense », poursuit-il,  « ce qui l’a poussée à faire des recherches sur l’histoire, mais elle avait une frustration et un complexe, celui de ne pas maîtriser la langue arabe. Quand elle est venue à la télévision ou j’étais responsable, elle a voulu travailler sur les femmes des frontières, mais n’ayant pas trouvé leurs traces, elle s’est basée sur le militantisme de Yamina Oudei de Cherchell, pour faire deux films sur les femmes du mont Chenoua ce qui lui a permis de vaincre son complexe et de revenir à l’écriture en langue française. Elle était donc algérienne  à 100% ».
Les lycéens rencontrés dans la salle de lecture de la bibliothèque, ont su, par les affiches, qu’il y avait une cérémonie  de baptisation de ce lieu au nom d’Assia Djebar.
Ils savaient, tous, vaguement, qu’elle était écrivaine, mais ignoraient d’où elle venait en promettant, qu’une fois leurs examens finis, ils liront ses livres.