Le Hirak est là. Il est toujours là. Pour le bonheur des uns et la tourmente pour d’autres. Le Hirak est dorénavant inscrit au patrimoine national des exigences de la population. Au patrimoine national des combats pour les libertés.

Banni du macadam des rues algériennes depuis plusieurs mois, Covid-19 oblige, le Hirak a retrouvé ses marques, renouant avec les marches populaires et dont les slogans n’ont pas pris une ride, même si l’objectif majeur, à savoir le refus d’un
5e mandat pour le président désormais déchu, a été atteint.
Le recommencement ou la continuation, c’est selon, a coïncidé avec la commémoration des deux ans du mouvement provoqué le 22 février 2019. Khenchela, Kherrata et d’autres villes algériennes se «disputent» désormais la paternité du mouvement, mais qu’importe. Le Hirak est là, bien là, et l’avenir ne semble pas se confondre en horizon proche à échéance. Des milliers de personnes se sont jointes, lundi, autour d’une intention, d’un projet, dans plusieurs villes du pays malgré une météo capricieuse par endroits, et des bornages policiers à d’autres.
Deux ans après la première incursion démocratique sur l’asphalte algérien, le Hirak, enfant légitime des émeutes d’Octobre 88, n’a pas pris une ride. Mais il est menacé par des pensées de blocage, d’une panne du moteur des revendications qui ne se renouvellent pas. Grâce, ou à cause des idées premières du mouvement qui ne se régénèrent pas. «Je suis véritablement et agréablement surpris de la reprise du Hirak», nous dira Hacène, un cadre du parti MDS, qui a été embarqué à plusieurs reprises, mais aussitôt relâché, lors des marches de 2019. «Je suis encore à battre le pavé aujourd’hui, mais je pense qu’il faudrait passer à une autre forme de Hirak. L’original a fait son temps. Il doit passer le flambeau à d’autres formes de contestations nouvelles, à l’ombre des données politiques et sociales qui ont changé, justement grâce au Hirak originel», ajoute-t-il. Une idée apparue il y a quelques mois pour contourner l’écueil des confinements sanitaires.

Les étudiants marchent à Alger malgré tout
Pour Boudjemâa Ghechir, avocat et ancien président de la LADH, que nous avons rencontré fortuitement lors de la reprise du Hirak à Constantine, c’est tout le contraire. «Le Hirak doit continuer dans sa forme première. Il ne doit pas changer d’un iota. C’est vrai que beaucoup de personnes croient que le but a été atteint, à savoir le départ de Bouteflika, mais ils oublient que c’était là la revendication en gras, mais pas la seule. Le pouvoir que l’on veut chasser est toujours là sous une autre forme. Les lois liberticides n’ont pas disparu et la justice n’est toujours pas indépendante. Et quand vous voyez le semblant de changement promis par le Président, illustré par le soi-disant remaniement ministériel, je me dis que le combat doit continuer, dans la rue, par des manifestations, toujours silmiya, et ne pas perdre de vue que plusieurs détenus politiques sont toujours en prison.»
Il y a aussi les adeptes de l’encadrement du Hirak par des personnalités en vue du mouvement. «Je ne pense pas que cela soit une bonne idée, nous disserte Hocine, un militant, un vrai, de la première heure du FLN. Ça change avec des doses homéopathiques, mais ça change. Il y a encore du chemin à faire. Mais quand je vois que l’ancien mouhafedh du FLN de Constantine a rejoint ses sbires en prison pour des malversations financières et foncières, je me dis que les intouchables ne le sont plus entièrement. L’encadrement du Hirak quant à lui me semble une idée erronée. Les têtes que l’on pensait présidentiables ont failli être étêtées dès leur intronisation par la pensée. Le mouvement populaire doit rester indépendant de tout leadership, de toutes pensées intellectuelles. Le Hirak doit rester en marge du pouvoir et de ses attirances perverses. C’est seulement à ce titre qu’il pourra être pérenne.»
En attendant, la rue est toujours grouillante de monde et d’idées qui se catapultent, toutes méninges dehors. Mais ceux qui avaient misé sur un essoufflement du Hirak l’ont été pour leurs frais. Tout comme ces obturations érigées face au désir des étudiants à Alger pour renouer avec la protesta qui a été la leur chaque mardi de l’an 2019. Des centaines d’étudiants de la capitale ont pu marcher hier malgré le fort dispositif sécuritaire qui a tenter de les empêcher de se réunir pour apporter leur voix à celles d’hier dans la quasi-totalité des villes algériennes. «Il faut faire attention aux insiders qui tentent par tous les moyens de récupérer, sinon de détruire le Hirak. C’est un danger latent qui a été repéré déjà en 2019, nous dira encore le militant FLN, en plus de la recherche d’une déconnexion du mouvement par le pouvoir».