L’annonce récente par le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez que le gaz revendu au Maroc n’est pas algérien ne serait-elle pas un coup de bluff politico-diplomatique ? La question est, en tout cas, prise au sérieux par l’expert en énergie Noureddine Legheliel.

Par S. Dalil
Ce spécialiste commence d’abord par la précision que rien ne permet au client espagnol d’affirmer et de garantir techniquement que la ressource gazière «reversée» vers le Maroc ne sera pas d’origine algérienne, comme l’affirme la partie espagnole. Un avis partagé par d’autres connaisseurs qui assurent qu’Enagàs, le distributeur de gaz espagnol, n’est pas une autorité internationale de contrôle et qu’on peut donc raisonnablement discuter de sa neutralité et, donc, de son impartialité et ne pas forcément le croire, quand Madrid dit que le gaz acheminé vers Rabat ne vient pas d’Algérie.
Noureddine Legheliel insiste ensuite sur la forte dépendance de l’Espagne du gaz algérien, l’équivalent de 35% de ses besoins, tandis que les 65% restants proviennent de pays tiers comme le Qatar, le Nigeria et les Etats-Unis. Comment ce pays peut-il approvisionner le Maroc, alors qu’il est en situation de couvrir avant tout ses besoins énergétiques, qui sont importants même en cette période de la saison, s’interroge l’expert. Il ajoute que le prix «concurrentiel» et le moins cher du marché, avec lequel le client espagnol achète le gaz algérien, «rapidement plus accessible» que tous les autres gaz en raison de la proximité géographique, mérite qu’on s’y attarde en le comparant à ceux pratiqués par les autres fournisseurs. Il est difficile, croit-il savoir, que l’Espagne achète du GNL américain pour le regazéifier et le vendre au Maroc, moyennant des charges importantes.
Le gaz naturel américain est vendu aujourd’hui à 8 dollars sur le marché américain, davantage (5 à 6 dollars de plus) sur le marché extérieur. Il faut ensuite le liquéfier à un prix oscillant entre 4 à 5 dollars, auquel il faut ajouter les tarifs du fret ainsi que les coûts de la regazéification en Espagne, ceux des transports jusqu’au GME sans oublier le montant de la marge de l’opérateur énergétique espagnol Naturgy.
Au final, explique M. Legheliel, le prix du gaz importé des Etats-Unis coûterait au Maroc 40 dollars le million de BTU à l’arrivée. Un chiffre exorbitant et difficilement acceptable, quand on sait que lorsqu’il achetait le gaz algérien via le GME – avant la rupture des relations avec l’Algérie – le royaume payait 4 dollars le million de BTU. Très peu envisageable en termes de marché, estime l’expert. Le Maroc a-t-il les moyens financiers pour acheter du gaz américain ou qatari alors qu’il l’acquiert auparavant à un prix dix fois moins cher ?
La réponse de Noureddine Legheliel est que le prix du gaz était vendu récemment à 127 euros le kilowattheure à la Bourse de Rotterdam, soit l’équivalent de 45 dollars le million de BTU. En d’autres termes, la situation économique actuelle du Maroc lui rend très difficile une transaction de la sorte. Ses indicateurs macroéconomiques sont au rouge : augmentation de la facture énergétique, pétrole et gaz, augmentation de la facture céréales aggravée par le conflit russo-ukrainien et les effets de la sécheresse sans précédent depuis trente ans. Le FMI et la Banque mondiale prévoient un déficit budgétaire, en 2022, à hauteur de 7% du PIB, soit un trou de 9 milliards de dollars.
Autre argument. Les accords qui lient les pays de l’Union européenne (UE). Si elle a une offre excédentaire susceptible d’être «reversée» à d’autres pays consommateurs, l’Espagne est tenue de privilégier avant tout et par tous les moyens possibles les pays et les Etats membres de l’Union, notamment la Bulgarie et la Pologne, qui ne reçoivent plus de gaz russe, une option récemment évoquée par la cheffe de la commission européenne Ursula Von der Leyen qui a appelé à la relance du projet Midcat entre l’Espagne et la France pour approvisionner les autres pays européens.
Alors pourquoi cette annonce que Madrid va «inverser» le flux gazier de Medgaz pour acheminer une partie vers le Maroc ? Hypothèses de l’expert : c’est sans doute, côté marocain, pour irriter les autorités algériennes. Pour le gouvernement espagnol, il s’agit d’exercer des pressions sur l’Algérie pour peser probablement sur les négociations futures sur les prix du gaz algérien. n