Le foyer de violences qui a éclaté depuis le 2 janvier dernier à Béjaia et sa proche région a semblé s’épuiser hier après avoir provoqué de sérieux dégâts matériels et généré de multiples questions et inquiétudes,

notamment sur la genèse d’un mouvement de grève contre l’austérité dont on ne connait pourtant ni la source de l’appel ni l’identité des personnes ou des collectifs qui l’ont lancé et fait relayer soit par le bouche-à-oreille soit par l’intermédiaire des réseaux sociaux.

Cette curiosité tant au niveau des mouvements sociaux que le pays connaît depuis qu’il existe dans sa forme moderne actuelle qu’au niveau politique signale un «FSN», un front social non identifié jusque-là et dont le caractère inédit, outre le souci de préserver les personnes et les biens, a provoqué un rejet à la fois réel et profond de nos concitoyens tant en petite Kabylie que dans le reste de l’Algérie. La particularité de la grève partielle des commerçants et de l’émeute qui a éclaté à Béjaïa et sa proche région, le 2 janvier dernier, est d’avoir été fomentée par un appel masqué. Aucun média n’a pu identifier jusqu’à présent la source de cet appel anonyme si ce n’est qu’il a été massivement relayé à travers le réseau social Facebook. «Davantage par réflexe de partage et de ‘links’ chez la plupart des internautes qui l’ont relayé que par souci de mobilisation», nous dira une source policière. Un jeu, ou plutôt un réflexe pavlovien qui peut tourner à la déstabilisation en somme, ajoute cette source qui parle de fait social et sécuritaire inédit dans le pays. Jetez une rumeur sur la toile, vous aurez le chaos ? Le complot plutôt ! La thèse a trouvé ses adeptes chez de très nombreux internautes. Elle a même trouvé refuge dans les colonnes de quelques confrères des médias dont une partie a cédé à toute raison professionnelle face à l’omnipuissance de Facebook et de ses produits souvent non contrôlés. «Les apprentis sorciers ne manquent pas sur Facebook et certains sont très dangereux», indique, quant à elle, notre source policière qui signale aussi que les «gens sincèrement en colère sont nombreux à exprimer leur indignation de transformer une mobilisation en émeutes dont profitent souvent les aigris, les frustrés et les manipulateurs porteurs d’intérêt à identifier». Le ministre de l’Intérieur, rappelons-le, a indiqué avoir ouvert une enquête pour identifier la source de l’appel anonyme, plutôt réussi, à manifester. Wait and see. En attendant, faut-il positionner l’antiémeute sur le virtuel ?

Péril jeune
Qui a fait grève depuis le 2 janvier dernier ? Nos correspondants comme ceux des autres journaux confrères parlent d’un «50/50». La moitié qui a décidé de suivre le mot d’ordre anonyme est constituée de transporteurs, de commerçants détaillants, d’épiciers et autres gérants de supérette qui craignent une pression fiscale plus lourde. L’autre moitié a subi la grève, en préférant rester chez elle ou après avoir été empêchée par la violence d’ouvrir leurs magasins. Les grands protagonistes des deux journées d’émeute sont cependant des jeunes, de très jeunes et des moins jeunes.
Des acteurs sociaux comme on en voit traditionnellement sur le théâtre de violence dans notre pays : les stades et la rue, quand celle-ci exprime un ras-le bol social. C’est, semble-t-il, la principale motivation des casseurs qui ont vandalisé les enseignes, les magasins et les bureaux de Condor, de Sonelgaz, d’Ooredoo et des Impôts. Leur cible ? Les symboles de consommation qu’ils pillent à défaut d’en profiter à l’ordinaire. L’Etat est celui qui prend ou qui est perçu comme tel : un affreux percepteur ! On comprend mieux pourquoi l’Algérie est l’eldorado de l’informel…

Des élus locaux au charbon, mais derrière les murs !
Où sont les présidents d’APC ? se sont interrogés certains sur un ton accusateur alors que d’autres, davantage préoccupés par la situation de leur commune et les dégâts déplorés, ont eu l’impression que leurs élus étaient absents. Visiblement, ils se sont trompés.
«Le 2 janvier, nous avons passé la journée à nous informer sur la situation alentour et tenter de comprendre. Le 3 janvier, nous avons débuté une réunion de travail et d’évaluation à 11H pour ne la terminer que le lendemain 4 janvier au lever du jour», nous répondait hier un élu à l’APC de Tazmalt. «Nous avons multiplié les réunions au sein de l’Assemblée élue mais également avec les représentants des forces de sécurité pour faire le point en permanence et maîtriser la situation sans le recours à la force. Nous sommes conscients que certains ont voulu attiser le feu. Mais avec l’appui du mouvement associatif de la wilaya et les citoyens, qui ont fait preuve de conscience et de maturité politique, on a pu contribuer à calmer les jeunes émeutiers et les empêcher de saccager les biens publics. Je suppose que c’est le cas pour toutes les communes impactées par les émeutes.»

Des partis au créneau et d’autres pour rappeler leurs projets
Les partis absents ont dit certains. Soit ils sont sur une autre planète soit ils confondent réaction et audience ! Des formations politiques de premier plan dans le pays ont, en effet, réagi aux violences qui ont éclaté a Béjaïa et sa région ainsi qu’aux incidents parfois graves signalés ici et là à Alger et d’autres wilayas du pays.
Tous se sont inquiétés de la situation, tous ont chargé le pouvoir d’être le moteur de la frustration et de la colère sociale.
Ce qu’ils ont dit constitue d’ores et déjà de la matière première à la campagne qu’ils s’apprêtent à mener pour les élections du printemps prochain.

Pour le FFS, les évènements de Béjaïa dénotent de la situation critique qui existe dans le pays.
«Inquiet de voir la situation dans la wilaya de Béjaïa dégénérer à la suite d’un appel anonyme à une grève des commerçants», le parti le souligne avec justesse et un sens politique à relever, le FFS rappelle que seul son projet de «Consensus national» peut aider l’Algérie à sortir de la crise… Le RCD appelle à la vigilance et dénonce une «violence contreproductive», c’est lu sur la page Facebook d’un de ses responsables bougiotes, Mouloud Deboub. Le MSP appelle à ne pas céder à la «manipulation». «La possibilité de faire face à la crise économique et ses implications sociale, politique et sécuritaire existent toujours», écrit Abderezak Makri dans un message posté sur le site web du parti. Sur le même ton, Makri accuse «manipulateurs et opportunistes» d’être derrière les appels anonymes qui ont déclenché les scènes de violences de Béjaïa. Le RND n’a pas semblé réagir tandis que le FLN a fait exprimer un membre du bureau politique, Hocine Khaldoune, qui s’élève contre «la manipulation».
Le PT, qui a été parmi les premiers à s’interroger sur les appels anonymes, a condamné la violence et les «mesures antisociales»…

La face obscure de Facebook
Beaucoup s’en sont pris aux réseaux sociaux et à Facebook qui, faute de ne plus être un agent de l’impérialisme comme on l’entendait naguère, devient un redoutable vecteur de complot. Sur certaines chaînes de télés privées, il est même trouvé des enseignants en communication pour dire tout le mal qu’ils pensent de Facebook. Manque de chance, un de ces enseignants venus expliquer que «Facebook est source de fitna», dispose d’une page abondamment alimentée et jusqu’à des heures indues du jour et de la nuit… Passons, mais pour dire aussi que même aux Etats-Unis il s’est trouvé des contempteurs de la chose. Pour insister aussi sur le fait que jamais ce réseau social, le premier au monde, n’a été aussi ambivalent par l’usage qui en a été fait. Cette fois, à l’occasion des violences qui ont éclaté, c’est même devenu un ring et un lieu de duel : entre ceux qui se sont acharnés à diffuser de fausses informations et à «poster» des photos des «émeutes de l’huile et du sucre» de janvier 2011 pour les faire passer comme témoins de ce qui se passait à Sidi Aich ou à Ain Benian. Et ceux qui n’ont pas arrêté, non sans succès, à appeler au calme et à la sagesse. Grâce à Facebook, la rumeur explosive a été aseptisée dans bien des cas et combattue par des messages de démentis et d’appels à vérifier ce qui est diffusé. Anonymes, hommes et femmes, associations, personnalités connues ont relayé ce slogan : «Il ne faut pas détruire ce qu’on a bâti».

Logique stérile de l’émeute
Hier, de nombreux indices ont laissé entendre que l’émeute a perdu de son intensité. D’elle, le souvenir d’un phénomène classique ; éruption, dégâts puis refroidissement comme celle d’une lave volcanique. Au bilan, il y aura bien sûr des lectures, toutes intéressantes à connaître et à entendre comme message politique au sens générique du terme. Un corps social ne bouge pas comme ça et on ne casse pas comme ça, bien évidemment. Au souvenir, cependant, il n’y aura rien que la logique stérile de l’émeute : un trouble sans projet et avec des dégâts énormes, heureusement matériels cette fois-ci.