Le paysage de l’Assemblée populaire nationale (APN) sera majoritairement masculin avec une chute libre du nombre de femmes présentes au Parlement.

Par Sihem Bounabi
En effet, selon les premiers résultats obtenus au niveau local, seulement une vingtaine de sièges au Parlement, en moyenne, ont été décrochés par les plus de 8000 femmes qui se sont présentées aux élections législatives du 12 juin sur les listes des partis politiques et des listes indépendantes. Il est à noter que dans la nouvelle loi organique des élections, il est exigé la parité dans les listes des candidatures pour les législatives, que ce soit pour les jeunes de moins de 35 ans ou les femmes. Mais cette loi est en fait un véritable coup dur porté à la présence de la femme dans le Parlement, car la condition de parité dans les listes ne garantit pas aux femmes la parité dans les résultats, en plus de l’abrogation du système de quotas de femmes au Parlement de 2012.
Pour rappel, l’amendement constitutionnel de 2008 prévoyait l’attribution de sièges à l’Assemblée populaire nationale aux femmes, et la loi électorale publiée en 2012 a réglementé les modalités d’autonomisation des femmes à partir d’un tiers des sièges dans chaque wilaya et donc dans le total de l’Assemblée populaire nationale. Après l’introduction du système des quotas, les législatives de 2012 ont connu le plus grand nombre de femmes élues, avec 146 sur un total de 462 députés, soit un taux de représentativité de 31,6%. Les élections législatives de l’année 2017 ont vu la présence de 120 femmes au Parlement, soit 25,97 %. Il est à souligner que depuis 2012, ces chiffres représentent un changement significatif dans la représentation des femmes à l’APN, car leur présence au Parlement en 2007 n’a pas dépassé 7,7 %.

«Une grande régression»
Le politologue Rabeh Lounici commente ces résultats en mettant en relief le fait que « ceux qui ont rédigé la loi organique des élections et ont remplacé le système des quotas par la parité dans les listes des candidatures n’ont pas conscience que la société algérienne et encore une société conservatrice qui a des difficultés à concevoir que la femme puisse occuper une place sur la scène politique ». Il souligne également que « tel que ce qu’on avait déjà annoncé, cela prouve que ceux qui ont voté font partie du réservoir électoral des anciens partis qui sont des partis aux idées conservatrices, en l’occurrence FLN, RND et les partis islamistes qui, généralement, ne votent pas pour les femmes candidates ». Le politologue souligne aussi à propos de ces résultats que cela démontre que « les électeurs qui adhèrent aux idées des partis modernistes n’ont pas voté. Par conséquent, la stratégie de boycott prônée par les partis démocrates et modernistes a été contre-productive. Puisque finalement ce sont les conservateurs et les islamistes qui occupent toute la place au niveau des institutions».
Le politologue et professeur d’histoire à l’université se désole de ces résultats, estimant que «c’est grave ce qui est en train de se passer en Algérie. Il y a une grande régression sociale par rapport à la place de la femme dans la société. Ce qui est révoltant, c’est que la femme a joué un grand rôle durant la guerre de libération nationale, elle était également fortement présente lors de la constituante de 1963, pour que finalement, en 2021, elle se retrouve minoritaire pour ne pas dire exclue de l’espace public et politique».
Face au constat amer, Rabeh Lounici appelle à réhabiliter la politique des quotas car «un Parlement avec un nombre réduit de femmes, c’est très grave autant pour la construction d’une société moderniste avec des valeurs citoyennes à l’intérieur du pays que pour l’image de l’Algérie au niveau international ». Dans le même esprit de la nécessité de réintroduire le système des quotas de un tiers de femmes au Parlement, Nadia Aït Zai, avocate et militante des droits des femmes, mais également candidate indépendante à ces législatives, déclare que « tout le travail qui a été fait pour introduire le système de quota en 2012 est abrogé par la nouvelle loi organique électorale qui a imposé la parité dans la liste des candidats sur les listes électorales. Cela ne voulait absolument rien dire car cela ne garantissait pas la parité dans les résultats », déplorant que « la conséquence c’est que les femmes sont sanctionnées par cette nouvelle loi ».

« Les femmes sont sanctionnées »
Elle explique que juridiquement parlant, le système de quota des femmes au Parlement était une mesure temporaire, prévue par la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes que l’Algérie a ratifiée en 1996. Elle souligne toutefois que « cela a disparu avec le terme parité sur les listes électorales de candidatures et donc on pénalise les femmes au nom d’une parité. Car ce mot de parité ne peut avoir de sens que lorsqu’on arrive à construire l’égalité, et en Algérie, nous sommes seulement dans les premiers pas de la construction de cette égalité ».
L’avocate et militante des droits des femmes souligne également à propos de la notion de la mesure de quota que «c’est une mesure temporaire afin de contribuer à la présence des femmes dans l’échiquier politique. Malheureusement, là on revient aux années antérieures à 2012. Ce n’est pas normal, car c’est une grande régression dans les avancées réalisées par l’Algérie par rapport à la place et au rôle de la femme en politique». Elle se désole encore une fois de ces résultats car «cela reflète le fait que la société n’est pas encore prête à voter pour des femmes ou voir des femmes en politique».
Pour remédier à la situation et faire avancer la place de la femme algérienne en politique, elle préconise qu’« il faudrait que les partis politiques et la société civile se mobilisent réellement et travaillent plus pour faire passer dans le paysage politique la présence des femmes ». Nadia Aït Zai tient à souligner à propos de l’importance de la présence des femmes dans l’espace politique que « cela doit être perçu comme quelque chose de normal et non pas comme marginal ».
Elle met également en exergue le fait qu’on avait alerté à maintes reprises sur le danger de cet article de la loi électorale qui parlait de parité dans les listes électorales, mais qui ne garantissait pas la parité dans les résultats et que cela nous faisait perdre les acquis de la loi de 2012 ». Enchaînant que «ceux qui ont parlé de parité n’ont pas pris conscience du danger de cet article. Les femmes viennent de perdre un droit important avec l’abrogation de mesures temporaires des quotas et c’est un grand pas en arrière. Cela va aussi se faire ressentir sur le classement de l’Algérie dans l’Union parlementaire internationale et dans l’Union du Parlement africain. Ce qui est malheureux, c’est que tout le travail qui a été effectué ces dernières années tombe à l’eau et c’est une régression qui peut avoir de lourdes conséquences pour le devenir du pays ». Pour rappel, en 2012, les femmes algériennes occupaient 31% des sièges parlementaires, ce qui plaçait l’Algérie à la 26e place mondiale et à la 1re place dans le monde arabe.