« Anons » (L’annonce) de Mahmut Fazil Coskun revient sur le coup d’Etat raté de mai 1963 sous une forme plus comique que dramatique.

Comment faire un film politique sans verser dans le discours, sans recourir à la narration classique et avec peu d’actions ? Le jeune cinéaste turc Mahmut Fazil Coskun a réussi presque complètement l’exercice dans « Anons» (L’annonce), long-métrage en compétition au 2e Festival du cinéma méditerranéen de Tunisie (Manarat). Le film restitue partiellement la tentative de coup d’Etat menée par le colonel Talat Aydemir en Turquie.

Entre le 21 et le 22 mai 1963, des officiers en colère contre la politique du Cemal Gürsel, arrivé au pouvoir après un putsch en mai 1960, organisent un renversement dans le secret le plus total. En février 1962, Talat Aydemir tente un premier coup d’Etat et échoue. L’officier se rend aux autorités à condition qu’il ne soit pas jugé. Il relance le projet alors qu’il est chargé par le Premier ministre Ismet Iönü de prévenir toute tentative de renversement du pouvoir. Talat Aydemir, chargé du commandement de l’Académie militaire d’Ankara, estime que les «réformes» prévues dans la Constitution et promises par Gürsel n’ont pas été réalisées. Deux groupes de militaires se chargent alors de mener le renversement du pouvoir, l’un à Ankara, l’autre à Istanbul. Mahmut Fazil Coskun suit, dans son film, les péripéties des officiers chargés du contrôle de Radio Istanbul pour faire l’annonce du coup d’Etat qui devait se faire en même temps qu’à Radio Ankara. Le cinéaste a d’emblée choisi de raconter l’histoire sous la forme polar montrant deux hommes habillés en noir arrivés une nuit de pluie à bord d’un taxi, Reha (Ali Seckiner Alici) et Sinasi (Tarhan Karagoz). Le taxi leur parle de ses goûts musicaux alors qu’eux ont d’autres projets. Il leur jette des regards inquiets. Qui sont-ils donc ? Une fois installé chez Kamel (Murat Kilic), leur « contact », un autre officier qui gère une boulangerie, le débat tourne, non pas sur les événements en cours, mais sur l’achat d’un frigidaire, le célèbre frigo popularisé par General Motors à partir du début des années 1950. On est donc plus dans l’absurde que dans le récit politique. Reha et Sinasi vont ensuite retrouver leurs camarades Nazif (Nazmi Kirik) et Rifat (Sencan Guleryuz). Le même Rifat, qui a été en mission en Corée (comme Talat Aydemi d’ailleurs) se met à chanter d’une manière martiale l’hymne national nord-coréen comme pour souligner un choix idéologique ou peut-être un embrigadement politique.



L’Histoire et ses failles
Les officiers qui débarquent en pleine nuit à la radio ne peuvent rien faire, même leurs armes ne servent pas à grand-chose, puisque aucune diffusion n’est possible sans l’aide d’un technicien de son. Ils vont alors le chercher transporté par un livreur de pain, happé par l’action malgré lui, pour se donner de la voix. Le voyage nocturne ressemble alors à une expédition. Les officiers, qui prennent le soin de discuter avec le directeur de la radio du Martini et plein d’autres choses, ne paraissent pas pressés ni énervés. Ils ont tout leur temps. Les longs plans fixes avec des moments profonds de silence soulignent la volonté du cinéaste de raconter l’Histoire avec ses failles et ses ratés. Au lieu de couper au montage, il a laissé sa caméra tout raconter. Cela a donné plus d’éclat et de force au jeu des comédiens. C’est également une manière pour lui de se moquer du système militaire, réglé comme une machine, mais qui ne sait pas faire fonctionner une radio. Mahmut Fazil Coskun, qui semble marcher sur les pas du Finlandais Aki Kaurismäki (réalisateur notamment de «La fille aux allumettes», «J’ai engagé un tueur » et «L’homme sans passé), s’est offert une comédie noire en jouant sur l’intrigue prolongée et sur des situations inattendues, souvent renversantes, avec un incroyable humour pince-sans-rire des officiers censés être rigoureux et disciplinés. Il a choisi des musiques qui suggèrent probablement que l’histoire n’est pas forcément turque et que cela peut se passer ailleurs dans le monde même si l’Anatolie a déjà une histoire lourde avec les putschs.

L’ombre d’Erdogan?
On peut vaguement penser que le jeune cinéaste a voulu s’inspirer de la tentative avortée du coup d’Etat du 15 juillet 2016 contre le président Recep Tayyip Erdogan. Lors du débat à la salle Al Alambra, à el Marsa, Mahmut Fazil Coskun a précisé que la sortie de « Anons », deux ans après le coup d’Etat raté de l’été 2016, n’est qu’une pure coïncidence. « Mais, c’est pour nous une manière de parler du présent. Au moment de l’écriture du scénario, la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 n’avait pas encore eu lieu. Nous avions déjà terminé la première version du scénario et nous étions au début du tournage lors des événements. Nous étions obligés d’attendre l’évolution de la situation pendant plus de six mois», a-t-il dit. Il a reconnu que ce qui s’est passé en 2016 est « presque la même histoire du scénario ». Entre 1960 et 1963, la Turquie a connu trois coups d’Etat. Mahmut Fazil Coskun a voulu y revenir en choisissant la petite histoire à la place de la Grande même si le cinéma n’écrit pas l’Histoire.