Il est presque 14 h. Il fait très beau, mais aussi très froid. Ce n’est pas inhabituel pour la commune de Seraidi juchée à presque 900 m d’altitude. C’est vrai que le froid réside plusieurs mois à l’ex-commune de Bugeaud, et que le soleil qui darde ce sommet de l’Edough ne s’attarde pas longtemps.

Reportage de Hamid Bellagha
C’est le mois de mars, un mois qui ressemble à tous les autres à Seraidi, sauf peut-être à ceux de la saison estivale où la population de cette commune d’à peine 8 000 âmes double facilement. La seule place à l’entrée du village qui fait aussi office de rond-point, le seul aussi, a aussi pour tâche d’accueillir et de voir partir ses visiteurs puisque c’est en même temps l’entame de Seraidi et sa sortie, un paradoxe, et pas le seul dans cet éden où l’air pur vous pique les poumons, chargé d’oxygène et d’iode. C’est vrai que Seraidi n’est pas une ville côtière, mais sa situation sur un bras de mer fait que la grande bleue, bien qu’à plus 900 mètres plus bas en dénivelé, est l’un des atouts de la commune la moins peuplée de la wilaya d’Annaba.
Découvrir Seraidi n’est pas ardu. Située sur une crête large d’une centaine de mètres, elle traîne en longueur sur presque 2 km. Les habitations sont à l’écrasante majorité des maisons individuelles appelés pompeusement villas, quoi que des villas, il y en a un peu. Les quelques rares immeubles d’habitation ne dépassant pas 4 étages font figure d’un nez aplati au milieu d’un beau visage.
Mais qu’importe, Seraidi se la coule douce au milieu de commerces où entre une pizzeria et une autre, on en trouve une troisième. Il y a quand même trois pharmacies, ce qui, proportionnellement à sa population, place Seraidi dans une position confortable pour le ratio pharmacie/ habitants.
«La pénurie de médicaments se fait aussi sentir chez nous, nous dira Moussa, l’un des deux pharmaciens dans le privé, la troisième étant étatique. Je me débrouille pour ramener les médicaments nécessaires même quand une déficience se dessine. Pour les soins, l’écrasante majorité des Seraidis n’ont d’autre choix que de se déplacer à Annaba, puisqu’on ne dispose que d’un semblant d’EHP. Mais «descendre» à Annaba pour nous est un rituel quotidien puisqu’ici il n’y a pas d’entreprise pourvoyeuse de travail, mais qu’importe, je crois que c’est le prix à payer pour préserver notre liberté et la nature qui nous entoure.»
Et justement, en ce qui concerne la nature, Seraidi se distingue positivement. En effet, un club local incite à la pratique sportive en plein air et agit pour la protection de l’environnement, grâce à l’éco-tourisme, au niveau de la région célèbre pour ses atouts naturels, en plus d’un panorama à couper le souffle.
La première édition du Seraidi Trail, avait attiré des dizaines de participants, et la magie ne s’est pas encore éteinte.
Le challenge consiste en une course pédestre sur un parcours disposé pour la circonstance, au centre d’une zone encore à l’état sauvage primaire, sur une distance de 18 km, en plus de randonnées familiales avec des distances plus courtes, évidemment.
Et pour ceux qui auraient peur de s’abimer les pieds, il y a le karting qui rassemble de plus en plus d’adeptes venus pour la plupart du chef-lieu de wilaya.
Nous n’oublierons pas le parapente, un sport pratiquement méconnu sous nos latitudes, mais qui tient une place de choix à Seraidi. Les sportifs à la recherche de montées d’adrénaline se lancent du haut de l’Edough pour «atterrir» sur la plage Djenene El Bey, anciennement Oued Bagrat. Et c’est justement à cette dernière que nous nous rendrons, en voiture, pas en parapente bien sûr pour profiter d’une belle journée ensoleillé voilée par de courtes intermittences des ombres des parachutes des parapentes. A l’entrée, nous sommes accueillis par un individu à la mine patibulaire, une sorte de brutus qui nous tendra la main pour réclamer 100 DA pour le stationnement. Avec des bras et un torse dénudés sur lesquels se disputent des égratignures et des tatouages en-veux-tu en voilà, le tout «encouragé» par une centaine de kilos de graisse, vous ne pourrez que payer sans réclamations puisque le bureau de ces dernières, une bicoque en bois et de bambous, abritent des «collègues» de travail pas très ragoutant, eux aussi.
Qu’importe. La plage est magnifique et les vaguelettes ondoyantes brisent à peine le silence des lieux. Le sable brillant rajoute encore un peu dans la magie des lieux. L’eau clair de Djenene El Bey attire en pleine saison estivale des milliers d’amateurs de la grande bleue. Elle est aussi la terre d’accueil des parapentistes qui se lancent du haut de l’Edough. Des pêcheurs qui ont sûrement du temps à perdre essayent de taquiner les quelques poissons qui ne mordront pas, tandis qu’un autre, plus enhardi, ne se prive pas de se mouiller à profusion à chaque fois qu’il «transporte» sa ligne le plus loin possible du rivage, encouragé par ses jeunes enfants, sous le regard dubitatif de sa femme.
Le joyau El Mountazeh
Et puis, et puis… Non, et puis ce n’est pas Frida, comme dirait Jacques Brel, mais plutôt El Mountazeh, «le plus bel hôtel d’Algérie», comme nous l’a affirmé à plusieurs reprises M. Boudraa Mohamed Said, le directeur de l’EGTE, l’entreprise de gestion touristique de l’Est. L’hôtel El Mountazeh fait plutôt partie d’une autre EGT, celle de Seybouse, et se caractérise par moult exceptions et caractéristiques.
En y pénétrant, vous ne pouvez pas rester indifférent au spectacle qui s’offre à vous. Vous ne vous pourrez pas vous empêcher de prendre les escaliers qui vous mènent à la piscine en contrebas, tout en ayant la plus grande peine à détacher votre regard de la forêt, des nuages et de l’immense étendue bleue qui se pavanent sur un dénivelé de 900 mètres. Un spectacle à vous couper le souffle.
C’est que Fernand Pouillon est passé par là, lui, l’architecte français qui a débarqué en Algérie dans les années 50 du siècle dernier. Il aura pour mission d’entamer une résorption des bidonvilles de la casbah, avec la réalisation des cités Diar es-Saada, «La Cité du bonheur», 730 logements, Diar el-Mahçoul, 1500 logements, et Climat de France, avec 5 000, juchée sur les hauteurs de Bab el-Oued et surnommée Les 200 colonnes en raison des nombreux piliers des édifices constituant la place du même nom. Puis il reviendra après l’indépendance, pour appliquer sa théorie de «l’architecture manuelle» typique au bassin méditerranéen, celle faite d’argile crue et de matériaux traditionnels. En attestent les hôtels El-Riad, El Marsa, El-Manar et Les Sables d’or, à Zeralda, ou le complexe touristique Tipasa-Club, à Tipasa, et les Rostomides à Ghardaïa, entre autres.
Pour l’hôtel El-Mountazah, Léo Fabrizio, un photographe suisse tombé en extase devant l’œuvre de Pouillon en 2012 : «Un bijou, assurera-t-il. De prime abord, on pense que l’on va se perdre dans un dédale, or c’est tellement astucieusement conçu que l’on s’y retrouve aisément. Chacune des chambres possède sa propre entrée indépendante. En fait, dès l’arrivée sur les lieux, on est impressionné. Pouillon a réalisé une mise en scène grandiose avec un long escalier qui épouse la pente en descendant vers la piscine, laquelle surplombe deux superbes criques. Vous imaginez le coucher de soleil sur ce paysage incroyable ?» Un coucher de soleil apprécié et mis en valeur par le directeur de l’hôtel, M. Assas Mohamed. «Des personnes viennent par dizaines chaque jour pour siroter un thé ou un café face au coucher du soleil caractéristique. Les nombreuses terrasses de l’hôtel, toutes face à la nature, ne désemplissent pas, et je crois que c’est l’un des rares hôtels du monde intronisé monument, où l’on vient pour visiter et se photographier. Et puis, ce n’est pas le plus bel hôtel d’Algérie, comme l’affirme M. Boudraa qui a eu l’honneur comme moi de diriger cet édifice, mais le plus bel au monde.»
Visiter l’hôtel, c’est comme un pèlerinage dans l’œuvre de Pouillon, disparu en 1984 mais dont l’œuvre «algérienne» lui confèrera une immortalité, «car le sceau de l’architecte est unique, et vous reconnaitrez une œuvre du bâtisseur français n’importe où en Algérie, si vous en avez déjà vu une, même une seule. Mais pour El Mountazeh, Pouillon s’est dépassé. Il a carrément fait que son hôtel épouse la nature accidentée des lieux. C’est simple, l’hôtel est tout simplement accroché à flanc de montagnes, embrassant les contours et les pourtours du relief, reniant l’architecture rude et agressive de la nature.
L’hôtel El Mountazeh a été inauguré en 1972 par feu Houari Boumediene. Il offre à sa clientèle, à des prix défiant toute concurrence, 102 chambres et 5 suites. Parmi ces chambres, deux numéros sont demandés par la clientèle hétéroclite des lieux. Les chambres 43 et 50, celles occupées pour le tournage de l’autre monument, du cinéma celui-là, «Les vacances de l’inspecteur Tahar», où l’on découvrira les couloirs sinueux où «le sbictour» a pourchassé «Mme Batson». Il y aussi d’autres curiosités historiques et touristiques, comme les trois suites, devenues présidentielles, après qu’elles aient reçu des hôtes de marque, les présidents Castro, El Gueddafi, et Boumediene, lors d’un sommet secret entre les trois, tenu en 1976.

Castro, El Gueddafi et Boumediene
«Chaque chambre est consubstantielle», nous rappelant à la réalité M. Assas, nous qui étions dans «un retour vers le futur» imaginant les trois présidents sur le parterre que nous foulions. «Pouillon a fait en sorte que, non seulement, chaque chambre ait une conception unique, qu’elle soit orientée vers la forêt et la mer, et qu’elle dispose d’une terrasse, mais aussi qu’elle se distingue avec des meubles pratiquement incrustés et des douches uniques, elles aussi, avec faïences exceptionnelles relatant l’âge d’or des palais d’Andalousie.»
El Mountazeh, devenu une Mecque pour les touristes et les diplomates étrangers, affiche complet, déjà, entre l’entame du mois juin, et la fin de celle de septembre. «La Covid a fait que les Algériens redécouvrent leur pays. A nous de faire en sorte de les garder,» conclura M. Assas qui s’apprête à aller vers la mosquée, ouverte depuis peu, pour la prière du vendredi.
Il y a tout près du majestueux El Mountazeh un petit hôtel «El Djazair» qui se voudrait
sûrement l’ex Saint George d’Alger, mais qui n’en a ni l’ambition ni les moyens, tout comme le camp de vacances du Fosc, une filiale du groupe Sonelgaz, qui offre à ses agents gite et couverts pour une somme tellement modique que l’on ne citera pas, ayant peur d’être traité de fabulateur.
Située sur une pente escarpée, comme pratiquement toutes les constructions de Seraidi, l’hôtel offre aussi une vue imprenable sur le phare Ras El Hamra, ou cap de garde. Sur place, Billel, le responsable du camp de vacances, est quasi présent pour accueillir ses invités les border, et les emmener en excursion, pendant tout leur séjour, tout en restant très discret. Et fort de l’apport gastronomique de l’équipe de l’autre camp de vacances, en rénovation, celui de Larbâa Nath Iratène, il gâtera ses pensionnaires avec des mets que l’on ne soupçonnera pas dans cet hôtel très particulier. Aux petits soins avec ses invités qui occupent les 12 chambres, Billel et son équipe lorgnent déjà vers le jeudi prochain où il recevra d’autres familles des agents de Sonelgaz. Un autre défi à relever dans cette commune plus haute que les nuages.
Dehors, face au rond-point, une chaîne humaine se forme. Pas pour l’huile qui a complètement disparu des étals, Issad Rebrab n’ayant prévu de supermarché UNO sur place. Ni pour percevoir le maigre mandat des retraités, puisque l’oseille ne se pointe qu’en début d’après-midi. La chaine, très disciplinée, il faut le souligner, se forme en attente d’un micro bus pour Annaba. Il y a bien des taxis et «grisettes», les taxis clandestins, mais «leurs prix changent continuellement en fonction des la situation,» nous dira Mounir qui doit se rendre à son lycée à Annaba.
Il y a bien le téléphérique qui a réglé tous les problèmes de transport des habitants de Seraidi. Mais il a dû se résigner, d’abord, à un abandon de ses abonnés durant la décennie noire, car ciblé par les hordes terroristes des monts de l’Edough, puis à un jet de l’éponge en 2019, après un accident qui a abouti à ce qu’un télésiège se détache des câbles à la suite des vents violents. Depuis la place du téléphérique est silencieuse, remplie des souvenirs de la saison estivale où il disputait la vedette aux monuments de la ville qui… n’existent pas.
Tout à côté, il y a aussi le Creps qui a connu des jours meilleurs, lui qui accueillait le gotha des athlètes se préparant pour des joutes sportives internationales, et qui n’en finit pas de renaître de ses cendres.
Et puis, et puis… Ce n’est toujours pas Frida, mais l’ennui, le monument local, et le désœuvrement de la jeunesse locale qui n’a pour espoir local que de passer ses journées sur le seul rond-point de la ville (eh, oui encore le rond-point), scrutant un avenir incertain qui ne cesse de se tisser ailleurs, pendant que Seraidi, la perle de l’Edough, commence à se parer de ses meilleures atours pour accueillir ses visiteurs du printemps, et bientôt ceux de l’été.