Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Après trois courts métrages très remarqués, vous êtes passé, cette fois, au long-métrage. Qu’est-ce qui a changé après ce passage dans votre façon de faire du cinéma ?
Anis Djaad : Je dirai pas grand-chose en apparence, ma thématique sociale est toujours présente et ma manière de filmer est quasi constante. Ce qui a changé ne concerne pas mon cinéma en lui-même, mais plutôt la gestion du produit filmique. Tout est différent entre le court et le long métrage. Tout est à multiplier par au moins cinq pour ce qui est de la durée de préparation et du tournage. Cette multiplication induit inévitablement une complexité dans la direction des acteurs, le choix des plans et, au final, une construction fidèle au scénario. C’est dire qu’il faut s’armer d’une endurance semblable à celle d’un coureur de fond. La gestion du temps devient primordiale.



Vous seriez tenté de revenir au court métrage comme, par exemple, un romancier pourrait revenir à la nouvelle ?
Je ne suis pas juste tenté, j’y travaille. Je dirai que j’ai un véritable faible pour ce format, non pas pour me faciliter la tâche et boucler le tournage en une semaine. Le court métrage a été pour moi une école indispensable pour apprendre le cinéma, d’autant que je n’ai pas suivi de formation proprement dite. Au-delà du respect profond que j’ai pour ce format en tant que passage obligé en matière d’apprentissage, le court a la particularité de transmettre un message ou pas via une structure narrative brève, ramassée avant une chute incontournable. Et c’est certainement cette difficulté à construire sur ce schéma qui m’attire le plus. Reste qu’il faut gérer l’émotion générale du film et là réside le plus dur à faire sortir dans ce format.

Avec «La Vie d’après», vous avez changé d’écriture cinématographique, mais vos thèmes de prédilection y sont toujours. D’où vous vient cet intérêt accru pour les marges sociales ?
Je ne suis pas totalement d’accord quant à un changement perceptible dans mon écriture cinématographique. On me reproche souvent cette linéarité qui n’en est pas vraiment une, puisque je raconte toujours une histoire d’un point de vue unique. A moins de raconter des histoires superposées ou parallèles… Je n’ai ni cette prétention ni cette ambition à faire du Babel, à mon sens, le film le plus réussi dans ce genre hautement risqué. Je construis des récits simples que je filme de manière simple. Je ne me complique pas les choses, mais ce qui est certain, j’injecte un maximum d’émotions à mes personnages et j’évite de faire des films sans âme. Mieux vaut une trame linéaire riche en émotions qu’un chassé-croisé filmique vide de sens et d’émotions.

Le journalisme que vous pratiquez toujours y est-il pour quelque chose ?
La presse écrite et, plus précisément, le reportage forgent un regard lucide et sans concession sur n’importe quelle société de par le monde. Mais une fois ce constat établi, il faut en tirer une synthèse générale, se poser puis réfléchir à une idée avant d’entrer dans le monde de l’écriture fictionnelle. Dans l’absolu, ça ressemble à une double casquette. Mais au fil de la construction d’un récit de fiction, les éléments sociétaux tirés de la réalité ne servent qu’à dessiner une radiographie autour de l’objet fictionnel. D’autant que le fil conducteur est déjà tout tracé. Dans «La vie d’après», il est question de Hadjer et de son fils mais, autour d’eux, c’est la vie des petites gens qui y est racontée à travers leurs désillusions ou leurs attentes.

Beaucoup vous reprochent de pratiquer un cinéma «noir» par rapport aux thèmes et aux sujets que vous abordez. Cela vous agace-t-il ?
Effectivement, public et professionnels du cinéma voient partout de la noirceur dans mes films. Cela ne m’agace pas outre mesure. C’est mon regard et c’est mon cinéma depuis le début de ma carrière. Je ne le fais pas exprès. Certains vont jusqu’à prétendre que je suis au service d’un cinéma qui, soi-disant, détruit l’image de l’Algérie. A ceux-là, je réponds «je ne suis au service de personne et ma société, je la connais beaucoup mieux que certains d’entre vous». Je sillonne le pays depuis des décennies, relevant les tares comme les espoirs de mes compatriotes. J’ai toujours été distant des salons algérois et j’ai toujours vécu parmi les pauvres. Je leur suis fidèle et mon cinéma, dit noir, n’est pas pour briser leurs rêves qui sont aussi les miens. Je le répète, c’est mon cinéma et comme son nom l’indique, ça reste du cinéma. De la fiction et non pas du documentaire, le néo réalisme que j’ai choisi facilite les préjugés. Je l’ai déjà souligné lors d’un précédent entretien, je n’ai qu’une ambition, écrire et réaliser des films.

Quel rapport avez-vous avec les comédiens ? Vous êtes du genre à les diriger ou à les laisser jouer à l’inspiration les rôles que vous leur confiez ?
Le rapport avec mes comédiens est très particulier. Il est dicté par le cinéma que je propose. Je ne compte pas sur la technique dans ma réalisation. Souvent, ce sont des cadres fixes d’où l’implication totale du comédien. Il n’y a pas de caméra en mouvement ou autre technique de filmage pour compenser mes choix. A moi de le diriger, à lui ou à elle de jouer le plus juste possible. Un tel choix nécessite une rigueur de part et d’autre. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de place aux propositions. Je préfère ce terme à celui d’improvisation. J’écoute énormément les comédiens aux abords du plateau. Parfois, je prends ce qui m’est proposé, le scénario n’étant pas le Coran ou la Bible. Sauf si les propositions en question viennent trahir ou détourner l’esprit du scénario original. Quand ce dernier est respecté dans sa structure et sa narration, toutes les propositions sont bonnes à prendre.

Lydia Larini est assez convaincante dans le rôle de Hadjer. Son rôle, pourtant si différent, n’est pas loin de rappeler la prestation de Souriya Baghdadi et son don de soi pour sa famille et pour sa sœur dans «Le Voyage de Keltoum». Les deux personnages donnent de vous un regard particulier, à la fois tendre et solidaire, sur la condition féminine. Revendiquez-vous ce regard ?
Exactement, la condition féminine et le dévouement de la femme pour sa famille reviennent de manière différente dans les deux films. Lydia Larini, comme Souraya Baghdadi, portent le fardeau de familles dont la vie n’est pas de tout repos. Quant à leurs rôles, elles incarnent des personnages très complexes. Quand on sait que les deux sont à leur première participation dans des premiers rôles, on comprend mieux leur engagement et le défi qu’elles se sont imposées. Bien sûr, tout repose sur la complicité entre le réalisateur et les actrices, en dehors d’une direction qui ne doit pas souffrir de faiblesse. A force de travailler avec des femmes et d’inventorier les difficultés dans lesquelles elles vivent dans le réel, on finit par épouser leurs revendications et leurs vœux les plus chers de vivre en paix, avec tout le respect que nous leur devons en tant qu’hommes.

Hadjla Khelladi est assez étonnante de simplicité et d’originalité dans le rôle de Fatma et forme un duo plutôt réussi avec Samir El Hakim et son affreux personnage. Comment avez-vous travaillé avec elle ?
Totalement vrai, Hadjla Khelladi est surprenante par son jeu. Elle respire la vie, aux éclats de rire, mais une fois devant la caméra, son sérieux dépasse tout entendement. La justesse de son jeu devient parfois bluffante. Je ne sais pas si j’avais eu vraiment à la diriger. Mes quelques indications lui suffisent amplement à se positionner, à dire ses répliques et à rendre plus facile la mise en scène. Elle fait partie des figures montantes du cinéma algérien, sa place est incontestable.

A la séance de projection de votre film pour la presse, Rachid Benallal, qui était là, a parlé de vous comme d’un cinéaste «qui n’est pas dans l’esbroufe» et qui construit tranquillement une œuvre à travers un regard lucide sur le pays, la société…
Je connais Rachid Benallal de longue date. Il a même incarné le rôle de garde-barrière dans mon second court métrage, «Passage à niveau». Je choisis de ne pas évoquer son regard sur mon cinéma que, certes, je construis avec lucidité sur ma société. Le regard de Rachid Benallal doit porter sur le cinéma algérien, en général, tant il sait décortiquer, analyser et rendre compte de son contenu. Le nombre de films que Rachid Ben a montés dans sa carrière est impressionnant. Sa filmographie lui confère toute la légitimité à critiquer les productions passées et actuelles. Aussi, au vu de sa carrière, il ne manque pas de propositions à propos d’un autre schéma directeur d’une gestion plus efficace du cinéma algérien. Il a toujours été du côté des jeunes et de la liberté d’expression qui leur revient de droit. Rachid Benallal, l’éternel jeune…

Sur quel projet de film travaillez-vous actuellement ?
Depuis un an, je développe mon nouveau scénario, «Terre de vengeance», parmi les auteurs de Meditalents, un atelier d’écriture qui parcourt les rives de la Méditerranée. Avec les intervenants, nous sommes parvenus à une structure narrative crédible, mais le travail n’est pas encore achevé. Un scénario se ficelle jusqu’à la veille du tournage, qui, j’espère, interviendra dans des délais proches. Nous proposerons au public une toute autre thématique où il sera question de permettre à la société de faire sa propre autocritique quel que soit le degré de noirceur.