Historien, chercheur spécialisé depuis une dizaine d’années dans les questions africaines et du panafricanisme, très attentif au monde caribéen également, Amzat Boukari-Yabara a publié plusieurs ouvrages dont Africa Unite !
Une histoire du panafricanisme. Entretien.

Entretien réalisé par Sofiane Baroudi
Reporters : Le président Idriss Deby Maréchal du Tchad est tombé au combat il y a quelques jours, les lectures sont nombreuses et divergentes sur l’événement en soi, selon vous quelle est la version la plus vraisemblable ?
Amzat Boukari-Yabara :
La seule certitude est qu’il est mort brutalement. Les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) sont les seuls à porter la revendication. Un premier communiqué de leur part indiquait qu’ils avaient fait un certain nombre de victimes lors d’une bataille. Idriss Déby faisait alors partie des blessés en fuite. Il aurait ensuite été évacué, mais trop tard, il serait mort de ses blessures. Cette version qui semble officiellement retenue interpelle sur le timing, car Déby serait monté lui-même au front le jour même de la proclamation de sa victoire à l’élection présidentielle. A-t-il été tué avant ou après la proclamation des résultats ? Evidemment, comme on a tendance à penser que le coupable est celui à qui profite le crime, une autre version invoque des règlements de compte dans son premier cercle qui auraient mal tourné.

Un conseil militaire de transition a été proclamé pour une période de 18 mois, le Parlement dissous et une charte promulguée, certaines strates de l’opposition crient au coup d’Etat, quelle est votre lecture de la situation ?
Au Tchad, les militaires ont le pouvoir depuis plusieurs décennies. Idriss Déby, qui est lui-même arrivé au pouvoir par la force, n’a laissé aucune place aux institutions démocratiques et à l’opposition, ce qui a conduit à la naissance de rebellions qui reviennent régulièrement. Une fois la mort du Président constatée, des négociations auraient eu lieu entre les gradés de l’armée pour confier le pouvoir au général Mahamat, l’un des fils d’Idriss Déby. Le président de l’Assemblée nationale, qui devait assurer la vacance du pouvoir et organiser des élections dans les à 45 à 90 jours conformément à la constitution, n’a probablement même pas été consulté. Le chef de l’Etat étant chef des armées, le Tchad étant en guerre, les militaires n’auraient jamais accepté de confier les rênes du pays à un civil ou à une figure étrangère au clan Déby. La période de transition s’est élevée à dix-huit mois, renouvelable une fois avant de nouvelles élections. C’est effectivement un coup d’Etat qui va dans le sens de l’autre thèse, celle d’un règlement de compte en interne. En effet, les rebelles du FACT qui revendiquent l’assassinat d’Idriss Déby n’ont pas pris le pouvoir même s’ils menacent de le faire très prochainement. Le pouvoir est toujours aux mains du même groupe mais plus du même homme et peut-être même plus de la même génération de généraux. Dans tous les cas, la Constitution n’a pas été respectée, mais elle ne l’avait déjà pas vraiment été lors des élections. Enfin, pour aller dans le sens d’un pouvoir devenu monarchique et dynastique, certaines sources parlent même d’un courrier d’Idriss Déby demandant dans ses dernières volontés le transfert du pouvoir à son fils.

La République du Tchad est un pilier de la région centre-africaine et un acteur important dans la zone sahélo-saharienne, quelles conséquences à la disparition du Président à l’échelle régionale ?
Idriss Déby commandait une armée présente sur plusieurs fronts dans tout le Sahel mais aussi en Centrafrique et dans la zone d’activités de Boko Haram. Il faudra gérer la rébellion actuelle puis faire l’état des lieux au niveau de l’armée tchadienne et des forces en présence. Mahamat Idriss Déby est un jeune général qui n’a pas l’expérience de son père. La sécurité du pays et la survie du nouveau régime dépendent fortement de la stabilité régionale, donc Mahamat Idriss Déby va sans doute maintenir tous les engagements militaires pris par son père. Il va probablement bénéficier d’un soutien encore plus conséquent de la part de la France. Emmanuel Macron s’est déplacé aux obsèques d’Idriss Déby Itno. Paris n’a jamais caché avoir formé et installé Idriss Déby au pouvoir en 1990 et l’avoir soutenu et sauvé depuis plus de trente ans, en échange de toutes les facilités pour l’armée française. Le Tchad est la plus importante base militaire française. Mahamat Idriss Déby va sans doute poursuivre dans les pas de son père cette collaboration militaire, ainsi qu’un interventionnisme qui s’est parfois retourné contre Ndjamena, à l’exemple des soldats tchadiens accusés d’exactions sur la population centrafricaine. Les voisins du Nigeria, du Cameroun et du Niger ont déploré la perte d’un grand soutien. La rébellion du FACT vient du nord du pays et a des appuis en Libye, où Idriss Déby appelait depuis la guerre et l’assassinat de Kadhafi en 2011, à porter toute notre attention. Tous les voisins du Tchad observent donc avec attention la suite des événements à Ndjamena et les premiers actes du nouveau régime.

L’armée tchadienne a été le fer de lance de la lutte contre le terrorisme et du G5 Sahel dans plusieurs théâtres d’opération au Mali, dans la zone des trois frontières ou encore au Cameroun et au Nigeria contre Boko Haram, pensez-vous que les événements courants vont fragiliser le front anti-terroriste et menacer le G5 déjà très critiqué ?
Il faut distinguer les rébellions internes, comme celles du FACT, qui cherchent à prendre le pouvoir à Ndjamena pour installer un autre régime sans lien réel avec les organisations terroristes transnationales qui visent plutôt les maillons faibles de la chaîne du G5 Sahel. Jusqu’à présent, le Tchad était perçu comme un maillon fort pour sécuriser la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso qui forment le ventre mou du G5 Sahel. Pareil au niveau du bassin du Lac Tchad dans la lutte contre Boko Haram, l’armée tchadienne avait des résultats plus solides que les armées du Cameroun, du Niger ou du Nigeria. Il faut préciser que le Tchad peut disposer de la logistique et des renseignements français, d’une part, et de la présence sur son sol du quartier général de l’opération Barkhane, d’autre part. Barkhane ne mène pas de combat sur le sol tchadien mais intervient principalement au Mali. L’assassinat d’Idriss Déby montre qu’il est possible d’éliminer le plus haut responsable politique et militaire africain du G5 Sahel. Cela rappelle aussi que le Tchad, vu comme le maillon fort du G5 en raison de ses succès à l’extérieur, est en réalité toujours très fragile en interne.

Beaucoup de voix s’élèvent pour critiquer la présence française dans la région à travers son opération Barkhane, décrite comme inopérante au vu de la recrudescence des actes terroristes. Le dispositif français est ainsi vu comme un prétexte pour maintenir la mainmise française sur les richesses de la sous-région et continuer d’exploiter les peuples africains mis sous pression permanente, pensez-vous que la mort du Maréchal du Tchad peut sonner le glas de Barkhane et de la présence française en Afrique ?
L’opération Barkhane est le résultat de la guerre menée par la France et ses alliés en Libye et de leur responsabilité dans le désordre qui règne actuellement dans le Sahel. Cette opération est devenue dans les esprits une occupation militaire française qui commence à trop durer et qui ne réduit pas les actes terroristes, tout en renforçant les crises politiques, institutionnelles et sociales. L’assassinat d’Idriss Déby, même s’il n’est pas revendiqué par les forces contre lesquelles lutte officiellement Barkhane, est un énorme coup dur pour la présence française en Afrique. Bien sûr, il y a le profil très particulier de Déby qui est toujours resté avant tout un chef de guerre qui monte personnellement au front et qui s’expose sans tenir compte de sa qualité de chef d’Etat.
Néanmoins, on ne peut que s’étonner de l’impossibilité de la France d’assurer la sécurité de son «homme fort» et «fidèle allié», comme cela a été dit par presque tous les responsables français, en ne pouvant intervenir en amont. La présence militaire de la France dans un pays africain vaut protection et soumission pour les chefs d’Etat de ce pays et là, il y a eu un problème contractuel. Paris a sauvé plusieurs fois Déby, mais là, ça n’a pas été le cas. Quelles que soient finalement les circonstances réelles de sa mort, c’est un coup dur pour l’opération Barkhane.
Le peuple tchadien, l’opposition et les différentes forces en présence réclament maintenant un retour à la vie civile et constitutionnelle, mais il semble que Barkhane ne peut fonctionner au Tchad qu’en collaboration avec un régime militaire. Il y aura nécessairement des réajustements, locaux et peut-être régionaux mais la présence française ne repose pas que sur Déby. D’ailleurs, au début, Blaise Compaoré et Idriss Déby se partageaient en quelque sorte le travail. Le Burkinabè était au cœur des renseignements et des négociations, et le Tchadien se chargeait de la sécurité et des interventions dans un Sahel totalement déstabilisé depuis la guerre de Libye. Les deux dirigeants arrivés presque en même temps au pouvoir dans les valises de la France sont tombés. Les forces de déstabilisation ont progressé. Celles de l’opposition ou de l’alternance doivent évoluer dans un contexte très hostile et complexe.
Pour les populations les plus conscientes, les régimes africains ne sont pas innocents et jouent aussi sur la rente du terrorisme pour obtenir le soutien de Paris. Une position est de dire que le seul moyen de faire partir l’armée française est de se débarrasser des régimes qui vivent de cette présence militaire. Une autre possibilité est de mettre en place une véritable force militaire panafricaine mais qui nécessiterait que les présidents et hauts-gradés militaires des pays du G5 Sahel fassent réellement unité.

Que pouvez-vous nous dire sur le mouvement dit « néo-panafricaniste» dont le président feu Idriss Déby était un des soutiens et des promoteurs ?
Idriss Déby était à l’origine un militaire et un rebelle. Parfois il se contentait donc d’obéir aux ordres de Paris et parfois il utilisait une rhétorique pour dénoncer la France à laquelle il doit son pouvoir et sa longévité. Par exemple, il a donné une interview stupéfiante aux médias français où il expliquait que c’est la France qui l’empêche de quitter le pouvoir et que Paris a modifié la Constitution pour qu’il puisse continuer au pouvoir. Quand on voit les circonstances dans lesquelles son fils est adoubé, on ne peut que croire les propos de Déby. Paris décide et Ndjamena exécute. En dévoilant ce mécanisme de domination, il a quelque part dévoilé son impuissance qui est celle de nombreux autocrates africains. Ils sont durs et parfois excessivement brutaux envers leur propre peuple, écrasant l’opposition dans le sang, mais ils sont constamment soumis à l’égard du patron occidental.
Quand il présidait l’Union Africaine en 2016, mandat au cours duquel il a notamment rouvert la question du retour du Maroc dans l’organisation continentale, Déby avait, comme d’autres avant ou après lui, critiqué les insuffisances de l’UA mais à la fin de sa présidence, c’est son ancien Premier ministre et ancien chef de la diplomatie Moussa Faki Mahamat qui a pris la tête, en janvier 2017, de la Commission de l’Union Africaine. L’Union Africaine qui, en principe, ne reconnaît aucun gouvernement issu d’un coup de force militaire, n’a rien dit par rapport à la mise en place d’un comité militaire de transition au Tchad qui viole les principes constitutionnels. Alors qu’elle avait exigé du Mali une transition civile sous la menace de sanctions, le silence de l’Union Africaine par la voix de Moussa Faki Mahamat sur la situation au Tchad est lourd. C’est aussi la conséquence du fait qu’en trente ans de pouvoir, aucun projet de développement réel du pays fondé sur la base d’une politique panafricaniste, et aucun espace de débat sécurisé pour faire avancer un certain nombre de questions fondamentales n’ont pu émerger et perdurer. Maintenant, tout un appareil de communication, de réseaux sociaux et de médias parfois largement financés par les pouvoirs, ont présenté Idriss Déby comme un résistant et un panafricain. Cette analyse part notamment de la thèse qu’il serait otage du néocolonialisme et de la Françafrique, c’est-à-dire qu’il aurait aimé prendre son indépendance mais qu’il reconnaissait publiquement qu’il ne pouvait pas. Ou qu’il ne voulait pas sous peine de connaître le même sort que Kadhafi. Tout cela a lancé des débats quant à savoir si Idriss Déby incarnait ce néo-panafricanisme fondé sur une forme de conservatisme et d’autoritarisme à la Poutine, avec un refus de se plier à l’atlantisme néolibéral qui transparaissait chez Kadhafi. Ce sont des positions assez confuses, propres à la manière dont la France qualifie Déby de dictateur et en même temps de meilleur ami et allié fidèle.
Le Tchad a connu une période de tensions avec l’administration Trump aussi, et le refus de l’atlantisme est à nuancer par le fait que, en plus de la réception de la demande du Maroc de réintégrer l’Union Africaine et de relancer la question du Sahara Occidental sous la présidence de l’UA de Déby, un spectaculaire rapprochement diplomatique et stratégique avec Israël s’est effectué, avec en intermédiaire des figures comme Alexandre Benalla, l’ancien chargé de mission d’Emmanuel Macron. Pendant trente ans, Déby a été de tous les sommets France-Afrique, a répondu à toutes les convocations de l’Elysée et a offert à la France sa position de gendarme au centre de l’Afrique en hébergeant dans son pays le quartier général de Barkhane. Idriss Déby aura été prisonnier de la question sécuritaire jusqu’au bout et ses efforts pour construire une force militaire panafricaine étaient perdus d’avance. Les actes de guerre pour aider et sécuriser les pays voisins ont pu donner du répit, mais il lui a manqué un acte de souveraineté panafricaniste par excellence, comme aurait pu être l’expulsion des bases militaires étrangères hors du continent africain.