La liberté d’expression et de réunion, le droit à un procès équitable, la liberté de la presse et des médias, la libération immédiate des détenus du Hirak ainsi que l’arrêt immédiat de toute forme de répression, telles sont les principales recommandations contenues dans le rapport annuel d’Amnesty International (AI), présenté hier à Alger.

A la veille de la date marquant une année du mouvement populaire, Amnesty International Algérie (AIA) qualifie 2019 d’«année marquée par une mobilisation exceptionnelle», qui a connu un «mouvement de protestation d’une ampleur inédite» exigeant «un changement profond et radical» et appelant à «l’instauration d’un Etat de droit».
«Amnesty International a constaté que les manifestations dans tout le pays, y compris à Alger, ont été globalement tolérées, cependant les autorités ont eu recours à plusieurs reprises à un usage injustifié ou excessif de la force, au blocage d’espaces publics ou l’accès à la
capitale et à des arrestations arbitraires et ciblées dans différentes wilayas», a déclaré Hassina Oussedik, directrice d’AIA, lors de la présentation du rapport annuel sur les droits humains en Algérie «consacré, cette fois-ci, uniquement au Hirak». Elle explique qu’elle parle de «manifestations tolérées en comparaison avec d’autres pays qui ont utilisé des balles réelles contre des manifestants», tout en soulignant qu’en Algérie, «des manifestants pacifiques ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 18 mois de prison» et que «des réunions en lien avec le mouvement de contestation ont été interdites».
Malgré toutes les tentatives visant à affaiblir et diviser le Hirak, poursuit Mme Oussedik, les Algériens sont restés mobilisés, unis et ont maintenu le caractère pacifique des manifestations. Notant que depuis le début du mouvement populaire «AI a documenté l’usage de la force excessive au cours de certaines manifestations», elle donne des exemples et cite «la manifestation du 12 avril 2019 à Alger, où des policiers ont frappé à coups de matraque un manifestant pacifique, Ramzi Yettou, qui est mort à l’hôpital une semaine plus tard. D’autres manifestants pacifiques ont perdu un œil». AI dit avoir recensé «également au moins 5 cas de détenus victimes de mauvais traitements, dont Karim Tabbou qui est maintenu en isolement. Le 28 mai, Kamel Eddine Fekhar est mort après 50 jours de grève de la faim pour protester contre son emprisonnement arbitraire et illégal pour s’être exprimé sur les réseaux sociaux». Dans ce sens, AI demande que «les enquêtes ouvertes par les autorités soient approfondies, indépendantes et impartiales sur la mort de Yettou et Fekhar ainsi que pour toutes les personnes maltraitées lors des manifestations ou arrestation. Elles ont le droit à la justice et à la réparation». D’autres cas d’arrestation sont cités, dont «des détenteurs de l’emblème amazigh, des activistes associatifs et politiques et des manifestants opposés l’élection présidentielle». Elle affirme qu’«après l’élection du 12 décembre, les autorités ont continué à arrêter des manifestants pacifiques, qui sont restés en garde à vue pendant 2h à 48h avant d’être relâchés. Certains sont parfois placés sous contrôle judiciaire». Selon le CNLD cité par Mme Oussedik, environ 1.300 personnes sont sous le coup d’une poursuite judiciaire. A propos des détenus, elle relève, par ailleurs, que, parfois aussi, des verdicts différents sont prononcés pour les mêmes chefs d’inculpation. «Après des mois de mobilisation, des manifestants sont libres après avoir purgé leur peine, d’autres condamnés à des peines de prison avec sursis ou ont été relaxés. Toutes les personnes en détention doivent être libérées immédiatement et sans conditions», a-t-elle indiqué, non sans relever des ambiguïtés dans certaines lois en contradiction avec la Constitution qui garantit le droit de manifester.
Concernant la liberté de la presse, AI a noté qu’«en 2019, au moins 10 journalistes qui couvraient les manifestations ont été arrêtés et détenus quelques heures et au moins trois sont toujours en détention. Quatre journalistes étrangers ont été interpellés puis expulsés». « Il est important que les journalistes puissent assurer la couverture des manifestations sans subir de censure, de harcèlement ou avoir peur d’être arrêtés. L’article 50 de la Constitution garantit la liberté de la presse et stipule que le délit de presse ne peut être sanctionné par une peine privative de liberté», a-t-elle noté.
Pour elle, «le Hirak ne fait que rappeler à l’Etat ses engagements internationaux pris au sein d’instances internationales ou régionales. Lors de son discours d’investiture, le Président de la République Abdelmadjid Tebboune s’était engagé à répondre aux revendications du Hirak». Dans ce sens elle rappelle encore que «la mobilisation autour des détenus est exceptionnelle» et déclare : «Le Président Tebboune doit entendre les appels à la libération des détenus du Hirak. Nous attendons des actes forts qui consacrent la rupture avec le passé pour redonner confiance à la jeunesse. Nous demandons aussi la liberté de manifester et de réunion, la liberté de la presse et des médias».
A la question de savoir si Amnesty International a été intimidée ou harcelée dans le cadre de la préparation de son rapport puisqu’elle a parlé de harcèlement des associations, Mme Oussedik a affirmé : «AI n’a reçu aucune intimidation ni aucune pression de quiconque dans le cadre de notre travail.» A propos de la médiation que devra mener Karim Younès, elle a répondu que «ce mécanisme peut être utile et faire l’interface entre le citoyen et les autorités. Oui, c’est utile. Il faut toutefois que des moyens soient mis à sa disposition pour qu’il puisse mener à bien sa mission». A la presse qui lui demandait ce qu’elle pensait de ce qui est accompli par le Chef de l’Etat, elle a déclaré : «On a eu des signaux forts de M. Tebboune. C’est sur des faits qu’on peut faire un bilan, d’où c’est prématuré de parler maintenant de bilan.»