«Le naufrage de La Lune» est le premier roman d’Amira-Géhanne Khalfallah par lequel elle fait «revivre un épisode historique peu connu» (l’attaque des côtes de Jijel par la flotte de Louis XIV), en mettant en scène les mêmes personnages dans deux périodes différentes (1664 et 1679). Des personnages attachants saisis dans leur complexité et portés par une «poésie délicate». Dans cet entretien, l’auteure revient sur les thèmes qui traversent son écriture et l’élaboration de ce roman qui plonge dans l’Histoire pour raconter la petite histoire.

Reporters : Comment est né votre intérêt pour l’épisode historique que vous racontez dans le roman, à savoir «Le naufrage de La Lune» ?
Amira-Géhanne Khalfallah : En fait, même si cette histoire n’est pas connue que ce soit en Algérie ou en France, elle est très présente en Algérie d’où l’utilisation du présent dans ma narration. C’est une histoire qui est toujours là, on en parle beaucoup ; il y a des familles aussi qui sont issues des soldats français qui s’étaient fait prisonniers, qui sont restés, qui ont fait souche. Je suis vraiment partie d’un document qu’on avait dans la famille et qui raconte qu’un de ces français est resté à Jijel, a fait souche et a épousé une fille de là-bas. Je n’ai pas retrouvé la référence de ce document quand je l’ai cherché en France mais c’est vrai que ça m’avait vraiment interpellée de savoir comment cet homme qui venait tout de même d’un milieu très aisé en France (on est quand même dans la cour de Louis XIV, dans la période faste, Versailles, période faste pour les arts aussi, il y a Molière, Lully… tout cet univers-là), comment cet homme qui a ce référentiel-là et qui se retrouve à Jijel, y reste et fait souche. C’est vraiment parti d’un personnage, et c’est vrai que souvent, même dans mon écriture théâtrale, je pars d’un personnage. Au début, je n’ai pas d’histoire à raconter, je ne connais jamais l’histoire et de toute façon, ça ne m’amuse pas si je la connais au début et je n’ai absolument pas envie de l’écrire. Parce que ce qui m’intéresse, c’est de la découvrir avec mon personnage. Je ne suis pas celle qui raconte l’histoire, je me sens toujours dépositaire de l’histoire de quelqu’un d’autre qui est entre autres mon personnage. Donc je suis partie du personnage de Jean-François, de ce Français qui va avoir deux vies, deux prénoms, qui est entre deux univers, entre le soleil et la lune, et je l’ai suivi, je lui ai fait confiance et j’étais sûre qu’il avait quelque chose à me raconter.

Vous vous êtes beaucoup documentée et vous mentionnez vos sources à la fin du roman. Pouvez-vous quantifier le temps de la recherche et de l’écriture ?

C’est très difficile de répondre à cette question parce qu’effectivement, il y a le temps de l’écriture où je suis devant mon ordi et le temps de non-écriture. Il y a plusieurs temps dans l’écriture. Même quand je n’étais pas en train d’écrire, je pensais à ce personnage, et il y a le temps de la recherche aussi. Je dirai que ça a pris quelques années mais je ne pourrais pas quantifier ce temps-là parce que j’ai vécu avec ces personnages, j’ai vécu avec la musique de Lully, je m’imprégnais tout le temps de cet univers-là, j’ai relu mes Molière… Il fallait que je revienne dans la langue même si j’ai utilisé une langue beaucoup plus moderne. Donc il y a le travail de recherche historique, le travail sur la lange et il a fallu vérifier le moindre petit détail. Il y a des petits détails auxquels j’ai essayé d’être fidèle le plus possible pour reconstituer l’époque parce qu’en fait, c’est une reconstitution que ce soit à Jijel avec toutes les traditions : comment on mangeait, comment on s’habillait, on vivait de quoi… Il fallait faire un travail d’anthropologie aussi. Et ce qui m’a aidée, c’est la connaissance de la ville ; je suis de Jijel, c’est la ville où j’ai grandi. J’ai lu les récits des officiers de plume français, j’ai refait le chemin parcouru par les soldats français, j’ai pris des photos pour voir les points de vue… pour essayer de reconstituer cette ville, la ville de Jijel, la citadelle.

Sur «Le naufrage de La Lune», il existe très de peu sources. Comment vous avez procédé pour reconstituer cet épisode qui est méconnu et en même temps qui est transmis de manière erronée ?

C’est vrai qu’en France, cette histoire a été complètement falsifiée mais en même temps ce qui est super en France, c’est qu’on peut arriver en tant qu’étranger et avoir accès aux archives nationales. Il faut dire que c’était compliqué d’avoir les archives en France puisqu’eux-mêmes ne savent pas où elles se trouvent. J’ai été vraiment ballotée au début : je suis partie à Aix puis aux archives de la Marine à Paris, ensuite on m’a dit qu’il fallait aller à Toulon… Je me suis rendue compte qu’ils n’avaient pas une base de données fiables où ils pouvaient dire exactement où aller. Je me souviens que j’étais un peu désespérée, je me baladais dans Paris et je tombe devant les archives nationales de France, je suis rentrée et tout était là. L’époque Louis XIV est aux Archives nationales de France. Au bout d’une heure, j’avais toutes les lettres de Louis XIV, des généraux, du dey… tout était là et j’avais accès à toute cette matière-là gratuitement. J’ai reconstitué à partir de lettres ; elles sont authentiques. J’ai eu entre les mains des lettres de prisonniers de Gigéri, c’était assez émouvant. Ces gens ont existé, ils ne savaient même pas pourquoi ils étaient partis parce qu’il y avait un roi qui avait décidé d’aller envahir une ville. Et par rapport au Naufrage de la Lune, en 1993, on a retrouvé les décombres de la Lune du côté de Toulon, et en 2014, on a réussi à sortir «Des décombres de la Lune», on a commencé à en parler, il y a eu même un documentaire sur ARTE. Au Drassm on m’a aidé aussi à avoir de la documentation.
Au-delà de l’Histoire, il y a l’histoire des personnages, notamment celle de Jean-François qui devient Raïs Mahmoud. C’est un personnage complexe : d’abord il est comme un trait d’union dans cette Méditerranée (qui devient à son tour personnage central du roman) ; ensuite, on a l’impression qu’il n’a pas choisi sa nouvelle identité puisque même son nouveau nom, ce n’est pas lui qui le choisit. Pourriez-vous nous dire comment vous avez pensé ce personnage dans un entre-deux ?
C’est totalement ça et d’ailleurs il n’est pas le seul, beaucoup de personnages sont dans un entre-deux : Il y a Christian qui devient Othmane, un homme avec une voix de femme qui n’est ni chrétien ni musulman ; il y a Remla aussi qui est un garçon mais qu’on admet aussi dans le milieu des femmes… C’est gens sont un peu entre deux mondes. Et pour moi, c’est un peu ça la Méditerranée et les gens qui sont en bord de mer : ils sont entre terre et mer et ils tanguent d’un univers à un autre. C’est vrai que le personnage de Jean-François c’est exactement ça puisque je vous disais que j’étais partie de ce personnage-là en me disant mais qu’est ce qui fait qu’il soit resté. Mais est-ce qu’on a toujours le choix ? Christian a fait le choix d’aller du côté des Turcs, Jean-François n’a pas vraiment fait ce choix-là, il s’est retrouvé dans une situation d’où la complexité de sa relation avec sa femme, Thiziri, d’où ses doutes et cette peur de l’abandon car elle non plus, elle n’a pas vraiment choisi. C’est vrai que ça m’étonne quand les gens qui me disent on a bien aimé l’histoire d’amour qu’il y a entre les deux, je ne sais pas s’il y a vraiment une histoire. Au début, il y a eu une attirance mais il y a une situation qui a fait qu’à un moment donné, on sauve sa peau (et jusqu’où on peut aller pour sauver sa peau). Je pense que c’est un peu la question que pose ce roman. Quelle décision on peut prendre dans cette guerre, dans cette violence qui est extrême, pour se sauver soi-même, pour sauver son être parce que c’est la seule question qu’on se pose. Il n’y a plus rien en fait, on a tout perdu. Il reste soi. Or, comment sauver ce soi et est-ce qu’on l’a sauvé justement en se laissant donner un prénom. On devient quelqu’un d’autre, on vit dans la peau de quelqu’un d’autre et c’est pour ça que cet homme-là a gardé un peu son mystère. Même sa femme n’arrivait pas à savoir s’il était vraiment musulman. Il avait des signes extérieurs d’un musulman mais l’est-il vraiment ? La religion musulmane se base beaucoup plus sur la profession de la foi mais qui peut savoir quelle est la foi de quelqu’un ? Qui peut sonder de l’autre ?

C’est un contexte de guerre : les Français débarquent, les Turcs débarquent aussi (et ne sont pas très appréciés par la population), on pense donc à sauver son intégrité physique, mais est-ce qu’on sauve son âme pour autant ?

Sauver son intégrité physique, sauver son être au détriment en fait de qui on est à l’intérieur. C’est vrai que ce livre est écrit un peu comme ça, sur ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce n’est pas un hasard que je parle de Leeuwenhoek et de ses découvertes ; on est aux balbutiements de la microbiologie, on est dans ce monde de l’invisible et on soupçonne qu’il y ait des choses invisibles qui existent et qu’on ne voit pas. Et en même temps, ça rejoint des croyances. Ce qui m’intéressait aussi c’est vraiment la rencontre entre la science et la croyance. Qu’est que ce que la science si ce n’est qu’une croyance avant le fait qu’on puisse établir, parce que tout le monde s’est moqué de Leeuwenhoek à l’époque, on ne l’a absolument pas pris au sérieux, on disait que c’était une espèce de charlatan. Quand Jean-François dit il y a quelqu’un en Europe qui réussit à voir des petits animaux avec une machine, les habitants du Gigéri disaient mais nous, notre marabout n’a même pas besoin d’une machine, il voit des djinns, il leur parle. Il y a toujours eu des croyances. Les anthropologues disent on n’a pas trouvé un peuple sans croyance donc c’est aussi quelque chose à ne pas prendre à la légère, c’est important. On en a besoin je pense. Pour moi, les croyances sont le lien entre Jean-François et les gens (qui le respectaient à cause de ça) : pour lui, c’est une découverte scientifique mais pour eux, ça rejoint leurs croyances. Le lien s’est créé par cette croyance-là. Je pense que si je devais résumer ce livre en mot ce serait «quiproquo» : on pense que l’autre est… Avec les janissaires qui perdent leur chaudron, le symbole de leur pouvoir, on est dans une croyance aussi ; ça nous paraît ridicule aujourd’hui mais pour eux c’était quelque chose de très important. Donc je joue avec les croyances : des fois je m’en moque, des fois je prends ça au sérieux, mais les croyances dirigent nos vies sans qu’on le sache et notre vie ou notre mort dépend d’une croyance. On est fait de ça en fait, on est des êtres de croyances.

Et puis il y a la lune : le nom du bateau, d’un personnage aussi (Thiziri qui signifie clair de lune)…

C’est le nom du bateau mais c’est aussi le nom de l’Algérie : Dzaïr, Dziri, Thiziri. Thiziri c’est clair de lune mais c’est l’Algérie aussi. L’Algérie c’est le pays de la lune par opposition au pays du soleil (le roi soleil, Louis XIV, le feu, la guerre). Il arrive avec la guerre, le feu, Apollon… il est dans cette énergie-là, solaire ; et il arrive au pays de la lune.

Le soleil et la lune sont quand même très opposés dans le roman, c’était voulu ?

Ça dépend des moments, parce qu’il y a cette guerre. En quelque sorte le soleil et la lune peuvent se rencontrer puisque Thiziri qui représente la lune a rencontré Jean-François qui représente le soleil. Et, ça c’est vrai je ne l’ai pas inventé, les deux bateaux qui sont restés c’est le soleil et la lune. C’était extraordinaire, je n’aurais pas pu l’inventer ça.

La lune est associée au féminin dans le roman et les femmes ont le pouvoir. Etait-ce un parti-pris de montrer des femmes fortes ?

Oui, parce qu’elles l’étaient, parce qu’elles le sont. C’est écrit au présent aussi parce qu’on peut superposer cette situation aussi à la guerre d’Algérie. Quand j’ai commencé à lire ce qui s’est passé, j’ai trouvé que les soldats français tuaient 500 hommes par jour, il restait donc les femmes, les vieux et les enfants et très peu d’hommes. Les femmes sont toujours absentes des récits historiques, or ce sont elles qui ont reconstruit la ville, qui ont tout reconstitué. On parle des femmes pendant la guerre mondiale mais ça a toujours été le cas sauf qu’on n’avait pas d’images avant. Les femmes ont toujours été oubliées des récits historiques. Je n’invente rien, j’imagine cet univers. Elles sont capables de faire, elles n’ont peur de rien.

«Le naufrage de La Lune» est votre premier roman, est-ce que vous auriez pu écrire autrement ce texte ? Est-ce le thème qui vous a imposé la forme ?

C’est vraiment la question que je me suis posée pendant des années. Ça fait des années que j’avais envie d’écrire cette histoire mais je ne savais par où commencer. J’avais une esquisse de mon personnage, Jean-François, j’avais envie de raconter son histoire. Comme je suis habituée à écrire du théâtre, logiquement je me suis mise en mode écriture dramatique, mais je n’y arrivais pas, je commençais à écrire et puis j’ai laissé tomber, je suis revenue mais je n’arrivais pas à écrire cette histoire. Mais en fait c’est de m’être imposé cette forme-là qui me bloquait. J’ai fait plusieurs tentatives –ça aussi c’est du temps d’écriture, c’est de la réflexion–. Et à un moment donné, je m’étais dit je vais commencer, j’ai des notes, je vais caractériser ce personnage sans me poser la question de la forme parce qu’elle est vraiment en train de me bloquer. J’ai commencé à écrire et ce n’est pas du théâtre parce qu’au début, c’était peut-être un récit théâtral. Le plus important était de raconter l’histoire, j’aime raconter des histoires à la base, mais c’est vrai que je suis sortie un peu du théâtre. Au début, j’écrivais que du théâtre, mais je commence à explorer d’autres formes (j’ai fait un petit court-métrage, j’ai écrit pour la marionnette aussi). Ça s’est précisé au fur et à mesure de l’écriture, à un moment donné je me suis dit c’est un roman.

• «Le naufrage de La Lune» d’Amira-Géhanne Khalfallah. Roman, 216 pages, éditions Barzakh, Alger, septembre 2018. Prix : 700 DA.

 

Présentation
«Le naufrage de La Lune» est le premier roman d’Amira-Géhanne Khalfallah, dramaturge qui a notamment écrit pour le théâtre et la marionnette. Dans ce roman, paru aux éditions Barzakh, elle s’intéresse à un épisode historique peu connu, l’attaque des côtes de Jijel (Gigéri à l’époque), le 22 juillet 1664, par la flotte de Louis XIV, roi de France. Outre l’Histoire qui sert de prétexte pour mettre en scène des personnages singuliers et attachants (Jean-François/Raïs Mahmoud, Thiziri, Remla, Neffa…), le roman d’Amira-Géhanne Khalfallah est un «récit original et subtil qui se lit avec un surprenant sentiment de dépaysement. Une intrigue foisonnante se déroule, tendue de suspens».