Amel Hadjadj est une défenseuse des droits humains algériens et milite, également, pour la cause féminine. Membre du mouvement Femmes algériennes pour un changement pour l’égalité (Face), elle œuvre pour l’égalité des sexes en Algérie.
Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : 2020 va s’achever sur un constat terrible, marqué par une multiplication inquiétante des cas de féminicides en Algérie. Des sources parlent déjà de 45 victimes et d’actes de violence mortelle. Confirmez-vous ce chiffre et quelles leçons en tirer ?
Amel Hadjadj : Oui, je confirme ce chiffre que nous avons obtenu grâce aux recherches et au travail de l’initiative Féminicides Algérie. Ce nombre continuera, malheureusement, à augmenter encore tant que tous les responsables (société, institutions, médias…) n’ont pas réalisé que les violences contre les femmes tuent ! Des violences que notre société, dans sa globalité, accepte, banalise et justifie. La même leçon se répète, le silence est complice et criminel, le silence face aux violences répétées, qui sont en fait des féminicides annoncés.
La pandémie de la Covid-19 est un facteur qui aggrave les cas de violence contre les femmes et, souvent, les féminicides, d’après les rapports alarmants de l’ONU. Quelle lecture en faites-vous ?
La lecture que j’apporte est multidimensionnelle. Premièrement, la Covid-19, le confinement et toutes les mesures liées à cette crise sanitaire sont à la base très violents et stressants, d’où l’augmentation des violences de tous types, surtout dans les milieux où la domination et les inégalités règnent et où la culture de la violence n’est pas un phénomène rare. Deuxièmement, la situation socio-économique s’est compliquée et les familles nombreuses se retrouvent confinées sans revenus et sans visibilité par rapport au lendemain. Les tensions et les interactions ne sont pas rares et, pour les femmes, c’est encore plus compliqué, car elles se retrouvent confinées avec leur bourreau pour une durée indéterminée. Rarement autonomes financièrement et particulièrement depuis la crise sanitaire mondiale, puisqu’elles ont fait partie des premières sacrifiées dans leur emploi suite à la crise économique liée à la pandémie. En Algérie seulement, 18% de l’ensemble des travailleurs déclarés sont des femmes et c’est, inversement proportionnel dans le travail informel et précaire, d’où les licenciements massifs et abusifs des femmes.
Le troisième élément est dû au fait que les femmes vivent dans une société qui banalise, normalise et justifie les violences faites à leur égard, ainsi que les inégalités entre elles et les hommes. Quoi qu’elles subissent, c’est ‘’normal’’, c’est même une image véhiculée et défendue par les médias, les pratiques sociales et autres. Les actes donc de violences à l’égard des femmes sont encouragés parfois même glorifiés.
Et enfin, comme les mesures de prise en charge ne sont pas en faveur des femmes victimes de violences, les moyens, ne serait-ce que les centres d’hébergement, sont rares ou fermés à cause de la Covid-19. Elles se retrouvent donc seules et abandonnées à leur sort et ne peuvent que subir les pires conséquences de cette crise, car elles deviennent la proie facile de leur bourreau et de tout un système qui ne fait rien face à ses responsabilités pour protéger leur intégrité morale et physique.
Sur le terrain, de nombreuses organisations de défense des droits humains et des droits des femmes déplorent la difficulté d’accéder aux vrais chiffres relatifs aux violences faites aux femmes. Comment faire par rapport à cette carence ?
Afin de mettre la réalité à nue, et pour que tout le monde réalise la gravité de la situation, pour une meilleure et plus efficace sensibilisation, les institutions doivent rendre les chiffres relatifs aux violences faites aux femmes régulièrement. Tant qu’il n’y a pas de formation du personnel et une mise en place de mécanismes qui facilitent les alertes, les signalements et les dépôts de plainte, ainsi qu’une prise en charge et d’accompagnement, les chiffres officiels ne risquent pas d’être très représentatifs.
La plupart des femmes victimes se murent dans le silence et refusent de porter plainte contre leurs agresseurs. Comment expliquer ce silence ? Et comment faire en sorte pour briser ce mur ?
Le silence s’explique par plusieurs éléments, la peur, l’absence d’indépendance économique… La société justifie le comportement des hommes et culpabilise souvent les femmes, l’absence de moyens et de centres d’hébergement, la banalisation et la normalisation de la violence masculine contre les femmes, beaucoup de femmes ne réalisent pas du tout la gravité de ce qu’elles subissent. La culture de la violence est ancrée dans un monde où on demande sans gêne aux femmes d’être patientes, de se taire et de pardonner depuis leur plus jeune âge. Il faut sensibiliser, éduquer, accompagner juridiquement et psychologiquement, il faut protéger et obliger les responsables à ne plus se taire : la société, les médias, les pratiques sociales, le personnel médical, la police, la gendarmerie… Quand tout le monde rompra le silence à propos des violences que subissent les femmes, les victimes de violences ne se tairont plus.
D’après vous, quelles sont les recommandations pour freiner les violences faites aux femmes en Algérie, alors que les organisations comme la vôtre ont des difficultés à travailler sur le terrain ?
Toutes les recommandations de la lettre ouverte que nous avons publiée sont urgentes : il faut qu’on nous donne les moyens d’agir et que chacun prenne ses responsabilités pour lutter contre les violences faites aux femmes.
Que faire pour que votre travail ne soit plus la cible d’attaques par des groupes politiques et sociaux hostiles ? Davantage de lois, plus de mobilisation, un regroupement des organisations de défense des victimes ?
Nous essayons de nous organiser entre différentes associations et des collectifs, pour être plus fortes et plus stratégiques, mais ce sont le travail et le temps qui changeront les choses, qui donneront plus de mobilisation. C’est un combat de longue haleine et il n’y a que la lutte qui paie. Le féminisme renverse un système qui protège les inégalités et les privilèges. Le jour où il ne sera plus la cible d’attaques est le jour où aucun n’aura à craindre de perdre des privilèges qu’il détient sans mérite.
Une question sur l’affaire Chaïma : où en est-elle ?
La famille et la justice demeurent les seuls informés de la suite de l’affaire.
La question sur Chaïma appelle des éclairages sur les autres féminicides. Dans beaucoup de cas de violences contre les femmes, certains préconisent le pardon aux coupables. Qu’en pensez-vous ?
La clause du pardon doit être abrogée, surtout dans une société qui diabolise le recours des femmes à la justice et à la sécurité nationale et qui, en plus, fait beaucoup de pressions sur les femmes pour pardonner. Plus de 80% des actes de violence se passent dans l’espace privé. Souvent, c’est un proche, un père, un frère, un mari, un fils ou autre… Ce pardon dédouane la société de ses pratiques et permet aux coupables de croire à la légitimité de leurs violences ; l’impunité perpétue et aggrave les violences faites aux femmes.
Quels propos adressez-vous aux femmes algériennes à l’occasion de la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes ?
Vous n’êtes pas seules, dénoncez en vous protégeant, dénoncez même en anonyme. Briser le silence est le premier pas vers le changement.