Reporters : Quelle appréciation générale faites-vous d’abord de la lecture du rapport Stora sur les «mémoires relatives à la colonisation et à la guerre d’Algérie» ?
Amar Mohand-Amer : Tout d’abord, une précision méthodologique. Le rapport de Benjamin Stora est adressé au président Emmanuel Macron. Aussi, il est important, à mon avis, de ne pas trop nous emballer ou entrer dans l’hystérie comme c’est le cas de certains médias.
Nous, ce qui nous intéresse directement, c’est le rapport qui sera présenté par Abdelmadjid Chikhi au président Abdelmadjid Tebboune. Après avoir dit cela, il n’est pas interdit de donner notre appréciation à ce sujet. Il est sans conteste que la question de la reconnaissance que la colonisation fut un crime contre l’humanité et une abjection permettra de lutter contre un révisionnisme qui prend de plus en plus d’ampleur en France sur le plan officiel et aussi dans l’université.
Maintenant, sur la notion de «réconciliation des mémoires», à mon avis, les blessures et les dénis restent encore à vif en Algérie. La scandaleuse loi votée par l’Assemblée française, le 23 février 2005, sur les «bienfaits de la colonisation» n’a fait qu’attiser les ressentiments. Il y a, dans ce rapport, des pistes qui pourraient être considérées comme «consensuelles» à mon avis. Il s’agit, par exemple, de la reconnaissance du crime d’Etat par les autorités françaises de l’assassinat de Ali Boumendjel et de la panthéonisation de Gisèle Halimi. Cela ne sera pas facile, d’autant que Macron n’est plus, pour des considérations électoralistes, dans une logique d’ouverture sur le sujet de la criminalisation de la colonisation.
Ce qui est intéressant dans ce rapport, ce sont aussi les facilités pour les chercheurs algériens, notamment les jeunes et les doctorants, d’avoir un accès plus facile aux archives conservées en France.
Ce document va-t-il ouvrir ou rouvrir le débat chez les historiens algériens hors de l’argumentaire politique qui semble dominer, actuellement, les initiatives comme les réticences à discuter des questions mémorielles entre les Etats algérien et français ?
Les questions mémorielles sont discutées en Algérie depuis très longtemps. Pour information, au CRASC (Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle) par exemple, il existe une division chargée de l’histoire et de la mémoire. Des travaux très intéressants sur le sujet ont été publiés. Nos recherches ne sont donc pas adossées à des rendez-vous ou événements politiques. Ni complexes ni réticences pour ces objets «minés», mais sûrement une réelle faiblesse dans la visibilité et la «médiatisation» de ces travaux.

Parmi les propositions de l’historien, outre les questions d’archives et d’édition, il y a la construction d’une stèle à l’effigie de l’Emir Abdelkader à Amboise. Quelle réaction vous inspire cette suggestion en tant qu’historien ?
Déjà, ayons le courage et la sagesse de sortir le film sur l’Emir Abdelkader en Algérie, dans les tiroirs depuis assez longtemps. C’est cela le vrai débat à avoir, à mon avis. Maintenant, rien n’empêche qu’un pays honore ce personnage historique et universel. Aux USA, une ville dans l’Etat d’Iowa porte son nom depuis plus d’un siècle.

L’historien Benjamin Stora propose la création d’une commission «Mémoire et Vérité». Est-ce possible dans le contexte algéro-français actuel et qu’en pensez-vous ?
C’est une commission qui serait constituée de personnalités politiques, scientifiques, associatives… françaises «engagées dans le dialogue franco-algérien». C’est une affaire franco-française. Je reviens donc à ma première observation ; c’est un rapport adressé au président français et non aux Algériens. Maintenant, encore une fois, attendons le rapport de Chikhi pour savoir si, du côté algérien, il y aura une commission de ce genre.

Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’a pas encore assisté à une réaction officielle algérienne à la publication des préconisations remises par M. Stora au chef de l’Etat français, pas même de celle du conseiller à la présidence Abdelmadjid Chikhi. Une explication à cela, selon vous ?
Ce que je peux dire sur ce sujet, c’est que les historiens que je connais n’ont été ni consultés ni associés à ce travail. Comme nos concitoyens nous attendons donc le rapport de Chikhi, ou du moins de prendre connaissance des premières pistes. Toutefois, j’espère que ce qui va nous être présenté sera de haute facture et non des digressions et un contre-discours au rapport français.