Propos recueillis par Nordine Azzouz
Reporters : L’anniversaire historique du 1er Novembre 1954, aujourd’hui, nous rappelle combien la question mémorielle demeure plus que jamais sensible entre l’Algérie et la France. Soixante ans après l’Indépendance, pourquoi reste-t-elle source de crise politique et diplomatique entre les deux pays ?
Amar Mohand-Amer :
Parce que l’histoire autour de cette question n’est ni apaisée ni pacifiée. Contrairement aux autres colonisations françaises, la colonisation de l’Algérie était une colonisation de peuplement. De plus, elle s’est inscrite dans un temps long : les Français sont restés plus d’un siècle en Algérie. La mémoire de la colonisation et de la Guerre de libération reste donc douloureuse pour de nombreuses populations, que ce soit les Algériens ou les pieds-noirs et les harkis. Les plaies sont toujours ouvertes et il est difficile d’effacer les stigmates, que ce soit en France ou en Algérie, même si l’indépendance fête bientôt ses soixante ans. C’est la raison pour laquelle les politiques doivent faire preuve d’une grande prudence dans les mots qu’ils emploient lorsqu’ils abordent ces sujets.

Cela n’a pas été le cas avec la sortie inhabituelle d’Emmanuel Macron, début octobre, sur l’histoire de l’Algérie. En tant qu’historien et chercheur, observant notamment et attentivement les discours produits officiellement ou librement en France sur la colonisation, qu’est-ce qui vous a interpellé dans les propos du président français ?
Comme l’ensemble des Algériens, ce qui m’a le plus marqué est la légèreté et la morgue avec lesquelles le président français aborde la question de notre histoire nationale. Je suis également affligé que nous soyons arrivés à ce stade, soixante ans après l’indépendance. Nous sommes, si je puis dire, en plein «syndrome Val-de-Grâce» et ses pénibles effets sur notre pays. Affirmer que c’est la France coloniale qui est à l’origine de la Constitution de l’Algérie comme Etat et Nation me paraît saugrenu et dénote une méconnaissance de l’histoire des peuples, de leur complexité sociologique et anthropologique. Les propos d’Emmanuel Macron rapportés dans Le Monde renvoient à des questions fondamentales pour l’Algérie. Il y a, selon moi, deux volets dans cette affaire : un volet politique auquel il revient aux autorités politiques algériennes de répondre, et aussi un volet historique qui concerne davantage les historiens et plus globalement la société algérienne. Sur le plan politique, le président français a parlé pour la première fois d’un «système politico-militaire» en Algérie, ce qui constitue un camouflet difficilement acceptable pour les autorités algériennes. Elles ont réagi en rappelant leur ambassadeur à Paris et en interdisant le survol du territoire algérien par les avions militaires français. Là où les propos d’Emmanuel Macron sont les plus significatifs, c’est sans doute dans leur dimension historique ; lorsqu’il interroge par exemple l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation. Cela s’apparente presque à une tentative de mise sous tutelle historique de la part de l’ancienne puissance colonisatrice. Or, c’est un changement majeur dans son approche de la question mémorielle. Rappelons qu’Emmanuel Macron avait lui-même dit faire partie d’une génération qui n’a pas connu la guerre et ne voulait pas être otage des dissensions mémorielles autour de la guerre. Il avait fait un pas en avant lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle française de 2017, en disant que la colonisation était un crime contre l’humanité. Il est donc étonnant de le voir faire marche arrière de façon aussi spectaculaire en laissant entendre que la France a créé l’Algérie. Je pense qu’Emmanuel Macron a fait preuve d’une grande maladresse, qui dénote, en outre, d’une profonde méconnaissance de l’histoire algérienne. Je pense aussi que le président français a été très mal conseillé, ce qui n’a pas été le cas auparavant, quand il reconnaissait courageusement que la colonisation fut un «crime contre l’humanité».

Derrière ce mauvais conseil, comme vous dites, et comme l’affirment de nombreux observateurs, il s’agit de voir le contexte électoral et la perspective proche de la présidentielle française de 2022. Les questions d’histoire et de mémoire sont-elles otages du présent politique ?
A chaque élection présidentielle en France, et pas seulement, l’Algérie et la colonisation française sont convoquées. C’est un fonds de commerce électoral puissant qui informe sur la prégnance de ce passé en France. Cependant, l’usage qui est fait de cette restitution du passé est scandaleux : affirmations fantaisistes, histoire écornée, propos injurieux… c’est souvent lamentable. La crise actuelle entre les deux pays montre également que la rente mémorielle est également utilisée en France tout comme elle l’est en Algérie. Mais le plus important et qui fait mal, c’est que notre histoire soit devenue également l’otage des tensions politiques entre la France et la Turquie. Cela est inadmissible et renvoie au recul de notre diplomatie, qui était, rappelons-le, aux premières décennies de l’Indépendance, une de nos fiertés. Et là, je ne parle pas du temps béni du GPRA et sa vision stratégique, son influence, ses actions et son déploiement dans le monde entier.

Quand vous parlez des tensions franco-turques, vous faites allusion au fait que le président français a fait un parallèle entre la colonisation française et la longue période ottomane en Algérie, que beaucoup considèrent aussi comme une domination. Etes-vous d’accord avec ce parallèle ?
Nous sommes dans la «fausse histoire», chère au chroniqueur-télé Eric Zemmour. Il est triste qu’un président se réfère aux «courtiers de l’histoire» et aux polémistes dans sa relation avec un autre pays, en l’occurrence l’Algérie, dont le passif historique et mémoriel n’est pas apuré, de part et d’autre de la Méditerranée. Sur l’histoire ottomane de l’Algérie, il y a des travaux sérieux sur le sujet. J’invite vos lecteurs à lire Lemnaouer Merrouche et Fatima-Zohra Guechi. Ce débat nous interpelle non pas pour répondre aux polémiques, mais pour aller plus loin dans la connaissance de notre histoire. Il est sans conteste que ce sont deux situations différentes. L’histoire est une discipline complexe. Elle ne se réduit pas à des comparaisons ou des oppositions simples ou simplistes.

Dans ses récentes déclarations aux médias, dont le site Médiapart, l’historien Benjamin Stora, auteur du rapport remis à l’Elysée sur la «mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie», s’est montré «surpris» par les propos du président Macron. Il a déclaré que ce n’était pas l’objectif de son rapport que de «donner des leçons d’histoire aux autres» et que «c’est aux historiens d’écrire l’histoire…». Quelle réception avez-vous de sa réaction alors qu’il est lui-même accusé de parti pris ?
Benjamin Stora est un historien animé de la volonté de faire aboutir un projet constructif qui aurait pour vocation de construire des ponts entre les deux sociétés algérienne et française. La sortie du président français est, encore une fois, aux antipodes de cette démarche. Elle est également, je le répète, en contradiction avec ses anciennes positions et ses engagements. Enfin, faut-il le rappeler, le politique et l’idéologique entachent le vrai travail scientifique de la restitution du passé. Encore une fois, le champ des historiens est empiété, si ce n’est pas par les porteurs et entrepreneurs de la mémoire, c’est par les politiques.

Dans le débat ou dans les polémiques relatives à la séquence coloniale, il y a la question du bilan des victimes. Dans sa réaction aux propos de Macron, samedi 2 octobre 2021, la présidence de la République l’a relancé en annonçant le chiffre de 5,6 millions de martyrs algériens depuis 1830. Qu’en pensez-vous ?
Là aussi, il faut sortir du folklore historique. Il s’agit de nos martyrs ! Quand on donne des chiffres, on doit documenter, sourcer et expliquer. Je peux vous affirmer qu’il est très difficile d’avoir des chiffres, notamment ceux de la Guerre de libération nationale. Nous restons jusqu’à l’heure actuelle dans l’approche symbolique. Pourquoi ? D’un côté, la situation désastreuse concernant l’accès aux archives ici en Algérie, mais aussi les écueils mis devant les chercheurs s’agissant de ces questions précisément. Pour étayer mon propos et être plus clair, je voulais faire une recherche sur une wilaya de l’ALN et notamment restituer son organigramme depuis le 1er novembre 1954. On m’a baladé de droite à gauche pour au final me faire savoir que je devais laisser tomber. On ne peut pas faire une histoire avec seulement de la bonne volonté.

Le président de la République Abdelmadjid Tebboune a confié, en juillet 2020, au Directeur des archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, la charge d’établir un document-rapport national sur la séquence coloniale dans la perspective de le confronter en termes de recherche et d’idées au rapport Stora. Pourquoi on n’en parle plus ?
Je pense que ce rapport ne sortira pas de sitôt, parce que je pense que l’Etat algérien ne veut pas qu’il le soit et n’en fait pas une priorité au vu, peut-être, de la complexité de la situation dans le pays. Les historiens n’ont pas été associés et le choix de la personne qui devait faire ce rapport n’est pas le mieux indiqué, selon l’avis de beaucoup de chercheurs. Les déclarations récentes du président Macron sur l’Algérie ont sonné le glas d’une amorce rapide du travail de réconciliation des mémoires qui était à l’ordre du jour de part et d’autre des deux pays. C’est dommage, parce que c’était un projet porté par les présidents français et algérien qui ambitionnaient de déboucher sur une relation plus apaisée entre les deux pays. Il va être difficile aujourd’hui pour le président Abdelmadjid Tebboune de donner suite à l’approche de réconciliation mémorielle souhaitée par Emmanuel Macron, dans la mesure où ses propos traduisent le contraire. De plus, le rapport Stora était avant tout un rapport pour les Français. Il a été commandé par le président français à un historien français. Emmanuel Macron s’est tiré une balle dans le pied vis-à-vis de cet objectif de réconciliation mémorielle. Il s’est non seulement mis à dos le gouvernement algérien, mais surtout la société. Aujourd’hui, les Algériens ne comprennent pas pourquoi il remet en cause l’existence de la nation algérienne avant la colonisation. L’Algérie est une nation depuis des milliers d’années, comme de nombreux pays. La France actuelle ne s’est pas construite en un jour et il en va de même pour l’Algérie. Il est dommage que des messages politiques viennent brouiller le message scientifique.