Reporters : Le rapatriement des crânes de vingt-quatre martyrs de la résistance populaire contre l’expansion coloniale française, au XIXe siècle, en Algérie a suscité une très forte émotion. Elle semble déborder largement la question de l’encadrement politico-institutionnel de l’opération, somme toute légitime et souhaitée en ce moment de fête nationale de l’indépendance. Comment expliquer cette ferveur populaire ?
Amar Mohand-Amer : Les Algériens ont une relation très intime avec ceux qui se sont sacrifiés pour le pays. En l’espèce, il s’agit d’une période que l’historiographie nationale n’a pas mise en avant pour des raisons objectives et subjectives à la fois. Ce qui interpelle nos compatriotes est le fait de découvrir que les pratiques du système colonialiste étaient barbares. C’est également le rapport au corps et à la mort. Des résistants algériens massacrés, décapités, exhibés puis exposés. C’est un drame inouï !
Cependant, le rapatriement des restes mortuaires de ces héros nationaux participe à la restitution symbolique de la mémoire, toute la mémoire. Les premières décennies de la colonisation en ce 3 juillet 2020, après, il faut revenir plus loin, plus profondément, et permettre aux Algériens de se réapproprier le passé sur la longue et très longue durée. Cela devient une nécessité et une obligation morale pour toutes celles et ceux qui ont défendu et protégé le pays.

Les honneurs rendus au plus haut niveau de l’Etat à ces martyrs, qui se sont soulevés contre la colonisation, n’ont d’équivalent en termes de charge symbolique, peut-être, que le rapatriement de la dépouille de l’émir Abdelkader en 1966. Ils prennent une valeur que d’autres hommages à des évènements et des acteurs de notre histoire nationale n’ont pas. Pourquoi cette différence ?
Je pense tout simplement que l’histoire nationale commence à redevenir un objet d’intérêt national commun. Elle n’est plus sous la tutelle exclusive de l’Etat et de ses relais mémoriaux. La société et des acteurs de cette société activent et agissent. Je pense à Farid Ali Belkadi et Brahim Senouci, mais également à tous les historiens, chercheurs, journalistes et d’autres qui sont pleinement engagés dans une quête, celle de considérer l’histoire comme un des ferments de la Nation.

Cette question nous ramène à une autre : il y a quelques mois, disparaissait un acteur-clé de la Guerre de libération au sein de la Fédération de France du FLN, Omar Boudaoud. Certes, le chef de l’Etat a salué sa mémoire par un message diffusé par les médias, mais l’impression, lourde, est que ce militant de premier ordre était parti comme un figurant… Impression exagérée ?
Très exagérée. Ceux qui s’intéressent à l’histoire connaissent Omar Boudaoud. Maintenant, il y a des pans de notre histoire qui sont plus connus que d’autres. Pour la Fédération du FLN de France, c’est un peu compliqué.
En 1962, elle a été marginalisée par Ben Bella alors que son importance et son apport dans la guerre sont des plus conséquentes.

La convocation de l’histoire et des mémoires des résistances algériennes est devenue manifeste depuis plus d’une année et a occupé le décor de la protestation de rue depuis le surgissement du Hirak sur la scène nationale. Qu’y a-t-il à comprendre par ce phénomène de réappropriation mémorielle ? Le passé est-il un gisement politique insoupçonné ?
La convocation de l’histoire, en particulier celle en rapport avec la période coloniale, dans les actions, marches, slogans, illustrations, discours et débats des imposantes manifestations populaires et inédites que connaît le pays depuis le 22 février 2019 et le recours aux figures du nationalisme algérien (1919-1962) remet l’histoire au centre du jeu politique et institutionnel.
Dès le départ des marches et manifestations, les références les plus marquantes sont en rapport avec la guerre d’indépendance et sa martyrologie. L’enjeu est majeur, inscrire le Hirak dans une dimension politico-historique.

En Algérie, le contraste est flagrant, notamment dans les médias audiovisuels, entre le discours sur la nécessité de la recherche en histoire et de son importance et la réalité de cette recherche à l’Université, où les départements spécialisés ne brillent pas tellement, pour rester dans l’euphémisme. Les travaux de qualité sont rares. Pourquoi ? Et comment faire en sorte que les départements d’histoire produisent des études de valeur scientifique et académique indéniables ?
Il faut libérer ces départements de la bureaucratie et de toute autre tutelle qui ne soit exclusivement scientifique. L’historien doit batailler dur pour avoir accès aux archives dans son pays. C’est terrible. Il est aussi victime de tous ceux qui empiètent son terrain.
Le grand travail qu’a fait l’universitaire Farid Ali Belkadi est la preuve que l’histoire doit être l’affaire des spécialistes et non d’institutions bureaucratiques ou politiques.

Les mouvements contre le racisme aux Etats-Unis et dans le monde font réapparaitre, aujourd’hui, un nouveau «moment» historique : des courants politiques, associatifs et intellectuels réclament des comptes à l’histoire de l’expansionnisme colonial européen et un nouveau regard sur les crimes commis durant cette période. Des figures historiques qu’on croyait intouchables, Christophe Colomb par exemple, sont déboulonnées ou désignées comme génocidaires. Assiste-t-on à un basculement en ce qui concerne la lecture de la séquence coloniale ?
Non. Sauf que cette dynamique dans certains pays confirme ce que les historiens savent déjà, le colonialisme, l’esclavagisme ont été des processus barbares. Mais, il reste toutefois des courants et idéologies qui continuent à expliquer et montrer que la domination d’un peuple sur un autre, la violence de masse exercée sur des populations, le racisme peuvent être justifiées. Le rapatriement des restes mortuaires en ce 3 juillet 2020 participe à l’échelle nationale à déconstruire ces mythes.