Le thème de la violence, sous ses diverses formes, demeure un champ de recherche immense. C’est aussi une réalité plus qu’inquiétante. Dans cet entretien, Allaoua Bendif, chercheur, psychologue et auteur de l’ouvrage «Violences algériennes» paru chez Koukou Editions, en octobre 2019, revient sur ce fait de violence qui a secoué il y a plus de vingt jours toute l’Algérie à travers le meurtre abject de Djamel Bensmaïl survenu à Larbaâ Nath Irathen.

Propos recueillis par Amirouche YAZID
Reporters : L’Algérie a récemment vécu un moment d’extrême violence à travers l’assassinat de Djamel Bensmaïl survenu à Larbaa Nath Irathen. Comment avez-vous lu cet événement avec l’œil du psychologue clinicien ?
Allaoua Bendif : Je pourrais répondre à cette question en m’abritant derrière les modèles théoriques explicatifs qui pullulent dans la littérature psychologique disponible pour tous. Je dois aussi y répondre en tant que psychologue clinicien algérien impliqué par sa pratique, par sa recherche, assumant sa citoyenneté et son devoir méthodologique de contextualisation des faits et de l’analyse. Ce n’est qu’ainsi qu’il me semble possible de résister au psychologisme consistant à fuir dans la spéculation théorique stérilisant les faits en les décontextualisant abusivement.
Tout d’abord, l’usage correct des mots requiert de la précision, de la méthode et de l’éthique, car les mots vivent. Ils vivent dans un contexte multidimensionnel animé par une multitude de lecteurs-acteurs de toute nature et de toutes intentions. Dans votre question, je relève le mot assassinat. Dans sa dimension juridique, l’assassinat est un crime de sang entraînant mort d’homme. Le mot crime désigne, par ailleurs, le niveau ultime de l’infraction infligée aux lois de la République. L’assassinat suppose la préméditation, l’intention homicide préalable, la préparation et l’exécution, collective dans le cas qui nous interpelle.
C’est pour ces raisons que le jugement de l’assassinat relève des compétences de la Cour d’Assises au sein de laquelle siègent les jurés, représentants le peuple. Je m’en tiens donc, dans l’état actuel des choses, à user du terme d’homicide volontaire. Vous comprendrez que pour moi, c’est à la justice d’enquêter, de constituer la qualification pénale exacte des actes commis, de juger les auteurs et d’appliquer la loi pénale. Il ne s’agit pas, en l’espèce, que de terminologie ou de déontologie, il s’agit aussi et peut-être surtout de posture citoyenne et républicaine. Nous tous, sans exception, sommes tenus de respecter notre Etat national car l’Etat, c’est nous tous, en bien et en mal.


On dit trop facilement que l’Etat algérien est lacunaire, qu’il est insuffisamment présent, etc. Il ne faut pas oublier que les Etats se construisent progressivement, dans des contextes historiques, matériels et immatériels forcément différenciés, et que leur force ou leur faiblesse est tributaire de toutes les parties constitutives de l’Etat, de la Charte citoyenne et des contrats citoyens, juridiques, administratifs, politiques et moraux qui fondent cette Charte citoyenne nationale, laquelle implique et engage toutes ses parties constituantes et cocontractantes.
Pour revenir aux fait bruts tels que rapportés par les médias et non encore pénalement qualifiés par l’appareil judiciaire, classiquement, les phénomènes d’assassinat collectif abolissent relativement ou totalement la notion d’individu, que ce soit du côté des criminels ou bien du côté de la ou des victimes. Les agresseurs sont une horde qui libère ses pulsions agressives tout-venant sur une victime dépersonnalisée et déshumanisée par un discours haineux préalable : les cris «li arabes, li animaux», c’est l’une des facettes de ce processus de déshumanisation. Le concept de «zouaf» en est une autre, ainsi que toute forme d’incitation à la haine contre les habitants de l’une des régions de notre territoire, car il s’agit de conduites tout aussi toxiques et doivent doit être également tenues pour possiblement mortifères, elles doivent requérir la réponse pénale qui leur convient.
Globalement, dans le cas des assassinats collectifs, ce sont des idées construites pour tuer d’autres idées. Ce sont les idées qui tuent. L’implication de ce processus idéatoire pré-criminel est renforcé, en l’occurrence, par des actes gravissimes consistant à s’acharner sur le corps de la victime post mortem et par des actes collectifs gravement symboliques : le fait de le traîner à plusieurs vers la place principale de la ville, de l’immoler et le décapiter.
Bien entendu, ces idées sont mises en œuvre par des personnes justiciables au détriment de la victime et des idées qu’il est censé représenter aux yeux de ses bourreaux. Cela réfère à l’existence d’un mobile collectif, dont le fondement ne peut qu’être idéologique et nécessite des moyens matériels et logistiques et une organisation pour coordonner tout cela.
Dans la séquence actuelle donc de la procédure, qui constitue le temps judiciaire du traitement de cette grave affaire, ayons tous le respect hautement citoyen de la Loi et de l’Etat que nous voulons, voire exigeons, tous fort. Laissons l’enquête juridique compléter et enrichir, à charge et à décharge, l’enquête de police, par la force de la loi et des procédures juridiques en vigueur, puis qualifier pénalement les faits afin de les juger de manière transparente et équitable car il n’y a de crime que par rapport au Code pénal national.


Enfin, contextuellement, il est difficile de contester que l’Etat national algérien est visé par nombre de belligérants, de l’intérieur et de l’extérieur. Nous devons participer à son renforcement par notre respect principiel et éthique des procédures judiciaires et de la présomption d’innocence jusqu’à ce que les preuves de la culpabilité des présumés coupables soient établies par la force de la loi. Une fois ces preuves juridiquement et légalement établies, on pourra les traiter en tant que sujet de psychologie clinique, ou autres, ayant eu lieu dans l’espace-temps national.

Nous avons été devant quel genre de violence à travers ce cas ?
Dans mon livre «Violences algériennes» (Tome 1) paru chez Koukou Editions, en octobre 2019, parmi les violences agissant dans l’espace-temps national et étant susceptibles d’avoir un rapport avec les violences vécues ces derniers temps, à Tizi Ouzou, l’une d’entre elles me semble être la plus active. Il s’agit de l’impact des violences internationales liées à la dictature mondiale de fait qui a fait que 20 % de l’humanité, parmi les puissances supranationales monopolistiques de l’énergie, des industries pharmaceutiques, de l’armement, de l’eau, de celles de la finance mondiale supranationale, du monopole des ressources humaines mondiales.
Pour ces puissances supranationales mondialisées, l’Algérie est un potentiel et, en tant que tel, constitue une cible permanente, depuis l’Indépendance à nos jours et il en sera toujours ainsi. Cette dynamique de belligérance extrinsèque et intrinsèque s’appuiera inlassablement sur ses sous-traitants régionaux et sur ses serviteurs locaux.
Cette belligérance internationale s’appuie également sur les points faibles de la gouvernance nationale et sur les impacts séquellaires ainsi infligés à la cohérence nationale. Les vingt années de Bouteflikisme en ont créé de nombreuses qui se sont surajoutées à celles déjà existantes. Il est urgent et vital de les gommer progressivement pour construire une nouvelle cohérence et une nouvelle cohésion sociale nationale plus résilientes, plus résistantes et plus à même d’impulser le développement multidimensionnel qui nous protégera le plus et le mieux.
L’impact très fortement toxique de la superstructure idéologique coloniale et néocoloniale sur la cohérence sociale nationale dans son point le plus sensible, la cohérence et la cohésion identitaires. Ceux qui croient que la lutte contre le colonialisme français et son minage polymorphe postcolonial s’est terminé le 19 Mars 1962 à minuit se trompent. Ceux qui considèrent que la décolonisation militaire du territoire national est suffisante se trompent aussi. Le pouvoir colonial a perverti l’Histoire, l’ethnologie et la sociologie algériennes pour en faire des armes destructives de la cohérence sociale potentielle algérienne, de sa cohérence historique, de cohérence territoriale dans toutes ses dimensions et de la cohérence cohésive de son identité nationale dans l’objectif stratégique de nier son existence et de le génocider pour implanter son projet criminel et raciste sur son territoire conquis par la guerre coloniale impérialiste et suprématiste.
Pour ce faire, un profond travail de perversion systématique des Savoirs et des Connaissances académiques dans ces domaines a été entrepris. Les conséquences de travail destructif sont encore de nos jours, pour certaines, dangereusement actives et fortement toxiques. Les Mythes régionalistes en sont les charges explosives les plus violentes.

Où situez-vous les responsabilités concernant la persistance de cette situation ?
L’Ecole nationale ne fait pas encore ce qu’il faut pour former des citoyens algériens libres, autonomes, capables de critique et d’autocritique, assumant ainsi une citoyenneté pleine, entière et responsable et ainsi, de construire dans la richesse et dans la diversité un sentiment d’appartenance fort, pleinement cohésif. L’Université algérienne et l’ensemble du potentiel national culturel doivent à la Nation et à la Nouvelle Algérie de décoloniser notre Histoire, notre ethnologie et notre sociologie qui ont besoin d’un véritable curetage anti colonial pour les restituer à leur profondeur historique et relationnelle et les extirper des griffes de tous les essentialismes aussi absurdes qu’irrationnels et mortifères, de quelques bords qu’ils soient.
Cette idéation globale néocoloniale qui a fait «buguer» certains esprits nationaux et a perverti certains groupes élitaires de notre pays dont l’islamo-baathisme et le makisme suprématiste sont les deux pôles criminellement complémentaires et attentatoires à la cohésion nationale. Notre profondeur historique est multi millénaire. La formidable équipe internationale du Professeur Sahnouni a daté la présence humaine sur le site archéologique d’Aïn Ahnèche, près de Sétif, à 2,4 millions d’années. Le Néandertal de la mechta Larbi, près de Chelghoum Laïd n’est pas un mythe colonial, c’est une réalité physique, historique et anthropologique et c’est pour nous un motif de fierté concernant la profondeur de notre Histoire.
El Djazaïr est notre construction commune, historique, sociologique territoriale administrative et politique construite dans la résistance commune à tous ceux qui ont voulu nous dominer. Notre Etat national est l’aboutissement historique de ces dynamiques constructives nationales consacrées par Novembre 1954. El Djazairyine est notre plus belle appellation, historiquement, territorialement, identitairement et culturellement cohésive de notre riche patrimoine national, mais aussi par nos lignes de force communes. Les mythes régionalistes ostracisant ou, plus graves, se voulant suprématistes, encore une fois d’où qu’ils viennent, sont un poison pour notre nation et constituent les sources de violences lourdes.

Ce niveau extrême de violence est-il révélateur de dysfonctionnements, voire de malentendus, qui traversent la société algérienne ?
Quand on évoque la violence criminelle «ordinaire», par exemple, la violence liée à l’accidentologie routière ou la violence dans et autour des stades de football, ou encore la violence en milieu familial ou scolaire etc., le lien avec des dysfonctionnements sociaux spécifiques est évident. Encore une fois, dans le respect citoyen des lois et des valeurs de la République qui consiste à attendre les conclusions générées par les procédures judiciaires.
Les graves incendies qui ont violemment impacté la wilaya de Tizi Ouzou, qui ont provoqué la mort tragique de dizaines de victimes, qui ont infligé des dégâts très lourds à nos concitoyens et qui ont culminé avec l’assassinat collectif particulièrement barbare de Djamel Bensmaïl porté au maximum de l’insoutenable par le traitement inhumain, collectivement infligé à sa dépouille post mortem, la publicité morbide qui en a été faite, qui plus est dans ce contexte particulièrement sensible, s’inscrivent à l’évidence dans un registre de violence sortant clairement de la typologie des violences «ordinaires».
Le contexte régional très agité à nos frontières, les manifestations hostiles plurielles contre le pays recommandent clairement que dans ces conditions non ordinaires, procéder à une lecture «ordinaire» serait naïf, voire dangereux. Il est recommandé, au contraire, d’en faire une lecture de très haute vigilance et rigoureusement anticipatrice, pour sortir avantageusement de la posture «réaction» qui implique systématiquement un temps de retard dans la prise en charge opérationnelle et se positionner résolument méthodiquement dans la position de l’action réfléchie, organisée et anticipatrice afin de gagner le temps nécessaire pour être efficace.

Certains ont tendance à essentialiser ce qui s’est passé à Larbaa Nath Irathen et le réduire à la Kabylie. Etes-vous dans cette lecture ?
L’approche essentialisée, encore une fois de quelque partie qu’elle vienne, est très dangereuse en plus d’être scientifiquement fallacieuse. Dans le domaine identitaire, une telle conception de l’identité collective signifie que celle-ci serait «pure», qu’elle reposerait sur une race ou une ethnie qui se serait protégée de tout mélange, de tout métissage tout au long de son histoire au point de considérer comme «pure». Une telle approche ne peut avoir une base scientifique sérieuse.
Il est juste impensable que depuis les 2,4 millions d’années de présence humaine en Afrique du Nord, les peuples de cette région ne se soient mélangés à aucun autre peuple, qu’elle ne serait concernée par aucune forme d’interaction mutuelle ni sur le plan physique ni sur le plan linguistique ni sur le plan culturel. C’est un non-sens. C’est parfaitement négateur des réalités scientifiquement prouvées par la biologie, par l’Histoire et par la sociologie, entre autres.
Par ailleurs, la notion de race, au sens biologique peut s’appliquer à de grands groupes humains (africains, européens, asiatiques, océaniens) et les génotypes à des groupes humains encore plus larges. Elles ne peuvent s’appliquer à des ethnies régionales quelles qu’elles soient. Cela contredit les données biologiques et scientifiques académiquement établies. Ces identités essentialisées correspondent plus concrètement à des idéologies et à des stratégies fascisantes, potentiellement génocidaires et assises sur un fond idéologique suprématiste, encore une fois de quelque bord qu’elles viennent.
Globalement, l’Histoire a montré que cette conception essentialisée de la race et de l’identité, dont la matrice idéologique est le Darwinisme social, projection fallacieuse du Darwinisme biologique, a engendré les courants les plus meurtriers qu’a connu l’humanité depuis le début de l’ère impérialiste : le nazisme (race aryenne pure, les génocidaires turcs, les génocidaires coloniaux, les génocidaires serbes, les génocidaires Hutus, etc.), elle a engendré l’impérialisme suprématiste européen qui nous considérait, hier seulement, comme une race inférieure en voie de disparition, quasi animalisée dont le territoire revenait, de droit impérialiste inique, dans cette logique suprématiste, à la race et à la civilisation européenne considérées comme supérieures. Au contraire, la conception relationnelle et historique de l’identité nationale, basée sur la profondeur historique et sur les échanges mutuels incessants, biologiques, inter raciaux, culturels, linguistiques, etc., est plus réaliste, plus crédible, plus profondément humaniste et universaliste.
En ce qui nous concerne nous, Algériens, nos échanges multidimensionnels avec les habitants du bassin méditerranéen, avec ceux de notre grand continent africain, avec le monde arabo-musulman, avec ceux qui nous ont occupé et ceux que nous avons participé à occuper (Andalousie, Sicile), sont indubitables et se sont historiquement structurés dans notre identité collective, sur notre fond berbère historique incontestable confirmé sur l’ensemble du territoire de notre pays, des Imoghran du Touat, aux Touaregs du Hoggar et du Tassili, aux Isnassen (Zénètes) de toute la dorsale tellienne d’Afrique du Nord, avec ses très nombreuses branches ethniques, chaouie, beni Ifren, zwawa, kotama, sanhaja, beni mhenna, chnaoua, les maghraoua, etc. Il est notoire que les populations berbères se prolongent jusque dans les territoires voisins du Tchad, du Burkina Faso, du Niger et du Mali et ne sont absolument pas limités aux wilayas de Tizi Ouzou, de Béjaïa, Bouira et de Boumerdès, comme on voudrait le faire accroire.
La conception relationnelle de l’identité éduque à l’ouverture individuelle et collective, à la tolérance, et à l’échange dans toutes ses dimensions. La conception essentialisée conditionne à la rétractation, à la fermeture sur soi et au rejet de l’autre. Notre nation porte le nom magnifique d’El Djazaïer, et nous sommes, pour notre plus grand bonheur, El Djazïryine. Qui, ou quelle partie cela dérangerait ?