« Mon livre «Meine Algerische Familie», ma famille algérienne, qui est sorti cette semaine en Allemagne, est une véritable déclaration d’amour pour votre pays, dont je suis l’actualité depuis fort longtemps, c’est-à-dire depuis les années 1960, peu après l’indépendance, en tant qu’étudiante au milieu de mes amis français, pour lesquels la cause algérienne était leur « Vietnam ».

Et plus tard, dans les années 1970, à Paris, en tant que correspondante politique, où j’ai fait mes premières armes dans le mouvement féministe en compagnie de copines nées en Algérie. Mon intérêt pour l’Algérie s’est consolidé ces 25 dernières années en raison de l’actualité politique marquée par la montée de l’islamisme et du terrorisme. Les massacres commis par des groupes islamistes et qui, hélas, trouvaient en plus du soutien en Europe au nom de la religion, du droit à la différence et autres balivernes. » Ce sont là les déclarations d’Alice Schwarzer, directrice du magazine politique féministe « Emma », qui vient d’achever un court séjour en Algérie dans le cadre d’une émission de la Chaîne de TV ARD (das erste) pour la promotion de son livre, illustré d’images de sa balade algéroise qui sera diffusée le 4 mars.

 

Reporters : C’est votre seconde visite à Alger et Tipasa en moins d’une année, quelles sont vos impressions générales ? Comment trouvez-vous la société algérienne si tant est que ces deux villes soient représentatives du pays ?
Alice Schwarzer : J’ai l’impression qu’il y a une certaine résignation. Je dirais même que dans tous les domaines il y a une stagnation. Quand je parle avec les gens, et en particulier les jeunes qui sont instruits et qualifiés, je constate que la situation ne change pas, alors je me demande pourquoi. A mon humble avis, il faut que cela bouge maintenant pour redonner l’espoir surtout aux femmes et aux jeunes, qui sont plein de vie et d’entrain, mais ne voient pas l’avenir de manière positive ou optimiste. Moi, je souhaiterai beaucoup que l’Algérie s’ouvre vers le monde et que les étrangers et surtout les Allemands reviennent et s’intéressent un peu plus à l’Algérie. Car ce n’est pas seulement un pays magnifique avec beaucoup de potentiel, mais c‘est aussi un pays clé sur le plan géopolitique. Le destin de l‘Algérie peut être demain le destin de l’Europe.

Vous me disiez qu’il y a comme un fossé entre les pouvoirs publics et la population. D’un côté, on sent de la vie et de l’espoir et, de l’autre, une stagnation….
Cela, les Algériens le savent mieux que moi. Mais souvent ils me disent qu’ils ne comprennent pas pourquoi il y a cette stagnation du côté du pouvoir qui n’a pas l’air de voir ce qui se passe. Il y a une véritable dichotomie et c’est d’autant plus incompréhensible que c’est un pays avec une histoire passionnante, avec des richesses, qui n’a pas de dettes, enfin pas encore… Bon, ce n’est pas à moi d’analyser la situation car je ne suis là que depuis quelques jours. Mais je vois bien que les jeunes, surtout, sont très résignés. Ils disent presque tous qu’ils veulent partir. En même temps, ils aiment leur pays, ils sont fiers d’être Algériens mais ils veulent aller ailleurs. Alors je pense qu’il faudrait maintiennent ouvrir la canette, non ?

Vous avez séjourné à Alger dans le cadre d’une émission de la télévision allemande (ARD) qui présente votre dernier livre sur l’Algérie illustré par des images de votre séjour ici. Alors pourquoi un livre sur l’Algérie, ou plutôt ce que vous appelez votre famille algérienne ? Autrement dit, comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?
Je suis depuis 25 ans en contact avec cette famille, ce sont des amis. A travers toi, Djamila, qui a séjourné pendant cinq ans dans les années noires à Cologne. Ma première visite avait eu lieu d’ailleurs en plein terrorisme alors que très peu d’Occidentaux osaient s’aventurer ici. Ma famille algérienne reflète, comme probablement beaucoup d’autres, au moins 70 ans de l’histoire de l’Algérie. Ce qui est passionnant concernant l’Algérie, c’est que c’est un pays qui s’est libéré avec sa propre force d’une puissance coloniale, devenu dans les années post indépendance La Mecque des révolutionnaires du monde entier. Il a ensuite survécu aux massacres des terroristes intégristes mais se trouve actuellement dans un stade de résignation et de stagnation. L‘Algérie a survécu à une sorte de destin syrien et me paraît collectivement traumatisée. Mais il faut s’en sortir maintenant ! En Europe, on appréhende la situation en Algérie ou, plutôt, on ne la connaît qu’à travers les clichés par rapport à la violence et aux islamistes qui seraient omniprésents dans votre société. Alors j’ai voulu montrer un autre visage de l’Algérie dans mon livre. Mon idée était de raconter la vie quotidienne en Algérie à travers l’histoire de cette famille si diverse et qui reflète les 70 ans de l’histoire de l’Algérie. Le livre vient de sortir, il y a une bonne semaine, et il y a, déjà, les premières réactions. Etant une journaliste connue en Allemagne, les gens sont alors surpris de découvrir que j’ai « une famille algérienne ». Et, bien sûr, on s’interroge aussi beaucoup sur ma position en tant que féministe qui arrive à communiquer et à séjourner dans une famille où les femmes sont « opprimées ». On me demande si cela ne m’énerve pas de voir et de rencontrer tous ces hommes machos, etc. Bon, premièrement, chez nous, il y a pas mal de machos aussi. Deuxièmement, il ne faut pas oublier qu’il y a à peine 40 ans, la femme allemande devait avoir la permission de son mari pour travailler. Vous voyez, il ne s’agit pas d’avoir un jugement sur votre pays, votre culture. Chaque pays a le droit d’avoir sa propre évolution. En Europe, nous avons mis deux siècles pour devenir une démocratie et sortir peu à peu du patriarcat, 50 ans de mouvement de libération des femmes, et on avance doucement. Alors ici, aussi, les choses vont finir par évoluer et avancer. Je l‘espère en tout cas. L’autre motif de ce livre est de montrer la différence entre l’islam et l’islamisme, montrer que les premières victimes de l’islamisme radical sont les musulmans eux-mêmes. Ce n’est pas aux Algériens que je vais expliquer cela, mais il n’est pas inutile de rappeler aux pays occidentaux que les Algériens ont besoin de notre solidarité. Qu’il faudrait soutenir les forces éclairées, démocratiques. Ce qui n’est, malheureusement, pas le cas aujourd’hui. Il faut intensifier aussi les relations économiques. Vous êtes nos voisins. Quand on est en Algérie et, en particulier, dans les ruines romaines de Tipasa, par exemple, on comprend que la Méditerranée est un unique royaume culturel. Vous êtes proches de nous, en somme, vous êtes nos cousins et cousines. Il est temps de reconstruire le pont sur cette petite mer qui nous relie au lieu d’approfondir le fossé.

Vous me confiiez, un jour, une phrase de votre conversation avec l’ambassadeur d’Allemagne en Algérie qui disait que l’Algérie méritait d’être mieux connue…
En effet, quand je suis venue il y a deux ans en Algérie, j’étais scandalisée d’apprendre qu’il n’y avait plus un seul correspondant allemand en Algérie. Imaginez-vous cela, pas un seul journaliste ni de la télévision, ni de la radio, ni de la presse écrite en Algérie, le plus grand pays d’Afrique ! Mais il faut aussi que les Algériens sortent un peu de leur légère paranoïa, n’est-ce pas ? Il y a, bien sûr, des raisons d’être paranoïaque, je le comprends même. Mais il faut s’ouvrir, aller vers les autres, faciliter aux Européens le déplacement pour les encourager à venir connaître votre pays.

Pendant votre récent séjour, vous avez, souvent, été agacée par la difficulté qu’avait le cameraman de prendre une image dans la rue car il fallait toujours avoir une autorisation…
Pendant ce bref séjour, dans le cadre du tournage de l’émission pour la télévision allemande, il y a eu des situations incongrues. Par exemple, le pauvre cameraman, qui est correspondant permanent d’ARD depuis 25 ans en Algérie, obligé de faire le travail seul, car le correspondant officiel de la chaîne basé à Barcelone a eu beaucoup de difficultés à faire son travail. Je pense que l’Algérie n’a rien à cacher, il faut laisser entrer les gens pour montrer la réalité et en finir avec les clichés sur votre pays. Au tournage, on voulait montrer, aussi, un pays à l’esprit ouvert, accueillant, faire voir que le peuple est vivant. Mais on a eu, sans cesse, des difficultés, des blocages. Par exemple, pour filmer le long de la promenade du port, c’était le branle-bas de combat. Pourquoi ? Parce qu’il y avait plus loin une manifestation. Nous, on s’en foutait de la manifestation, on en a chaque jour chez nous. C’est même bien de voir que les gens manifestent, ça veut dire que c’est un pays vivant… Alors le pauvre cameraman a dû se démener pour avoir une image sur le front mer. Et tout de suite, on a eu une demi-douzaine de flics qui nous ont entourés et questionnés sur ce qu’on voulait faire et pire encore, qui n’étaient pas capables de décider car il fallait demander l’avis du chef. Toute cette bureaucratie en Algérie et cette absence de responsabilité… C’était éprouvant de constater qu’un agent de sécurité ne peut pas avoir de responsabilité de décider seul et doit toujours faire appel au chef, au sous-chef, etc. Bref, à la fin, on a pu prendre l’image et j’ai même eu droit à une bise souriante de la part du chef de la police. Dans les ruines de Tipasa, c’était le même topo : Interdit de filmer sans l’autorisation du ministre de la Culture. Pour moi, les ruines de Tipasa sont les plus belles ruines romaines au monde. Là aussi, pas de permission, pas d’images. Ah ! Le chef n’est pas là, il est allé déjeuner… Moralité, il fallait attendre, attendre… Je suis sûre que mon livre va déclencher une petite vague de touristes allemands. Mais est-ce qu’ils pourront venir ? Auront-ils une réponse à leur demande, un visa ?

Qu’avez-vous appris de votre relation avec la famille algérienne ?
J’ai approfondi le respect de la culture de l’autre : à chacun son évolution, son histoire et, pour nous tous, les mêmes droits et libertés. En même temps, j’ai constaté qu’on n’est pas très différents, chrétiens, musulmans ou non-croyants. Mon intérêt est d’attirer l’attention et de mettre fin aux amalgames entre l’islam et l’islamisme ! Car, malheureusement, je dois dire qu’en Allemagne, la politique et les autres officiels dialoguent surtout avec des organisations douteuses, rigides et oppressives, payées par Erdogan et l’Arabie saoudite entre autres. Alors, dans mon livre, les Allemands vont découvrir les musulmans « normaux » qui sont tolérants, ouverts et ne rêvent que d’une chose : la paix.