Dans «Heureux comme Lazzaro», encore plus que dans les films précédents, nous avons voulu représenter le conte de fées avec toutes ses incohérences, ses mystères, ses retours extraordinaires et ses bons et mauvais personnages.

Le conte de fées et son symbolisme, considéré non pas comme une abstraction éthérée ou une promesse d’aventures surhumaines et nébuleuses, mais plutôt comme le lien entre la réalité et une autre couche de l’être.
C’est de la vie que naissent les symboles, d’une manière tellement profonde et détaillée qu’ils deviennent la vie de tous, la vie d’un pays, l’Italie dans sa transformation.
L’histoire est toujours la même : c’est l’histoire de la renaissance, du phénix, de l’innocence qui revient nous visiter et nous bouleverser envers et contre tout.

Voyager dans le temps…
À travers les aventures de Lazzaro, je voulais raconter, de la manière la plus légère possible, avec amour et humour, la tragédie qui a dévasté mon pays, le passage d’un Moyen Âge matériel à un Moyen Âge humain : la fin de la civilisation paysanne, la migration vers la périphérie des villes de milliers de personnes qui ne connaissaient rien de la modernité, leur renoncement au peu qu’elles avaient pour avoir encore moins et décrire un monde d’exploitations poussiéreuses qui se transforment en exploitations innovantes, brillantes et attrayantes.
Sans le savoir, Lazzaro voyage dans le temps et interroge les images du présent comme une énigme, avec ses yeux bienveillants et écarquillés.
Pourquoi voyager dans le temps ? Plier les pages de l’histoire et voir, côte à côte, des époques si contradictoires et pourtant si semblables : c’est un souhait que j’ai depuis toujours de pouvoir secouer le livre et mélanger les cartes, le cinéma le permet.
Mon histoire est fondée sur un fait réel qui m’a frappée. L’histoire d’une marquise de l’Italie centrale qui, profitant de l’isolement de certaines de ses propriétés, avait caché à ses paysans l’abolition du métayage. Quand finalement, en 1982, tous les accords de métayage encore en vigueur furent convertis en des baux ou des emplois salariés, notre Marquise fit comme si de rien n’était. Bref, ses paysans continuèrent à vivre durant plusieurs années dans une condition semi-servile, alors que l’abolition du métayage transformait des siècles d’exploitation en de véritables contrats d’égal à égal, régis par les lois de l’État : une avancée majeure qui changeait des siècles d’assujettissements en un choix voulu et négociable.
L’histoire de ces paysans qui arrivèrent en retard à ce rendez vous avec l’Histoire, et qui restèrent exclus d’une transformation, ne recueillant que les restes de ce passage retentissant, a toujours suscité en moi une infinie tendresse. Un entrefilet dans les faits divers : «La grande duperie» oublié dès le lendemain matin, mais qu’ils ont jalousement conservé et exposé au mur, le laissant jaunir, unique témoignage d’un monde qui s’est désagrégé et les a laissés sur le bord du chemin.