Au cours d’une rencontre de présentation de son essai «En quête de L’Étranger» (paru en France en septembre 2016 aux éditions Gallimard, et qui vient de paraître en Algérie aux éditions Barzakh), organisée samedi dernier à la librairie L’Arbre à dires (Sidi-Yahia, Alger), l’écrivaine et chercheuse Alice Kaplan est revenue sur la genèse de son projet.

Celui d’écrire la biographie d’un des romans les plus lus et commentés dans le monde, «L’Étranger» d’Albert Camus. Une démarche singulière, une «quête et enquête sur les traces de L’Étranger» (comme le dira son éditeur Sofiane Hadjadj), qui montre comment «ce texte chemine dans le monde», et éclaire sa réception. Une autre lecture donc de celle que nous connaissions déjà (algérienne et française), qui ouvre de nouvelles voies à un texte publié pour la première fois en 1942 aux éditions Gallimard. Sur la naissance de son essai, la critique littéraire Alice Kaplan s’est d’abord positionnée comme une détective : «Je crois que je suis un détective manqué et j’ai trouvé le moyen de satisfaire mon besoin de quête. J’aime bien trouver ce qui a l’air introuvable», a-t-elle indiqué. Et de revenir sur les enjeux de l’écriture : «J’avais une idée de méthodologie : je voulais écrire la biographie d’un livre non pas d’un auteur. (…) On connaît tout de la vie de Camus mais on connaît très mal la vie de ce livre étrange qu’est L’Étranger : comment il a été publié au pire moment pour l’édition en France en 1942, comment [l’auteur] a-t-il pu publier un livre à Paris alors qu’il était gravement malade à Oran en 1942, son inspiration, comment il s’est fait aider (il était très doué pour trouver des mentors qui ont facilité la publication chez Gallimard), mais je m’intéresse aussi à tout ce qui échappe à Camus après ce livre, quelles ont été les lectures, quel est l’usage de ce livre dans l’éducation américaine par exemple ou quels ont été les procès…». Concernant ce dernier point, Alice Kaplan a rappelé une «histoire dramatique d’un jeune étudiant qui tue son camarade d’école et dit au juge d’instruction que c’est Meursault qui m’a demandé de le faire». L’écrivaine a également cité, dans ses inspirations, un film documentaire du cinéaste Joël Calmette, «Vivre avec Camus», qui est allé partout dans le monde pour interviewer des lecteurs d’Albert Camus. Abordant l’absence de nom du personnage de «l’Arabe» dans le roman, Alice Kaplan relèvera que «L’Arabe» avait pourtant un nom dans la réalité, revenant ainsi sur la manière dont les lieux ont également inspiré l’auteur : un article de «L’Echo d’Oran» cite le nom de «L’Arabe» («il s’appelait Kaddour Betouil») qui a pu, selon elle et à la lumière de ses recherches, servir de source d’inspiration pour Camus. La couverture pour «Alger Républicain» par Camus le journaliste du procès de Cheikh El Okbi a permis à Camus l’écrivain de saisir les ambiances et les atmosphères d’une cour de justice et de les intégrer dans son roman d’une autre manière.

En quête de lEtranger dAlice Kaplan«Remettre l’Algérie dans le livre»
Alice Kaplan a décelé trois autres grandes influences qui ont agi comme une source d’inspiration : il s’agit «de Fernandel, de Saint Augustin et du polar américain». Sur ce dernier point, elle citera comme exemple le roman de James M. Cain, «Le facteur sonne toujours deux fois», où «vous avez exactement ce narrateur très plat, un peu psychotique, mais aussi vous avez le portrait du racisme de la Californie, vous avez les Mexicains et les Blancs, et vous avez une histoire de meurtre où on n’utilise pas le nom de la victime du meurtre, on dit Le Grec. Et quand j’ai lu ça, je me disais, Camus a fait exprès de dire L’Arabe, et de ne pas nommer L’Arabe, et là on rentre dans cette polémique de pourquoi Camus n’a-t-il pas nommé L’Arabe». Pour elle, «l’une des raisons qu’on peut donner est qu’il voulait représenter une société raciste. On dit toujours qu’il a partagé ce racisme comme s’il n’y avait aucune différence entre Camus et Meursault, et je pense que ce n’est pas très raisonnable de conclure ainsi». Alice Kaplan a estimé, en outre, que «L’Étranger» n’était pas «une allégorie distante». «Tout comptait pour Camus. Il y a beaucoup de réalisme dans le roman : réalisme du racisme, réalisme de cette société coloniale…», a-t-elle souligné, tout en relevant d’un autre côté que Camus avait «ce désir philosophique de construire des mythes».
Par ailleurs, selon l’essayiste, la légende du roman «L’Étranger» est née à la suite de la publication en 1943 d’un article de Jean-Paul Sartre intitulé «L’explication de l’Étranger». Pour elle, ce texte de critique littéraire fait partie d’un des rares dans ce domaine qui sont «immortels». Questionnée sur la vie et la réception du roman aux États-Unis, Alice Kaplan a déclaré que ce livre était considéré comme un «livre résistant», qui fait partie, aujourd’hui encore, des livres les plus lus aux États-Unis, «mais maintenant avec le roman de Kamel Daoud [‘Meursault, Contre-enquête’]». Cependant, elle a fait savoir que «la seule chose qu’on ne m’a jamais dite, c’est que le livre avait lieu en Algérie, et je pense que tout mon effort en venant ici et en travaillant, avant que je ne sache que Kamel Daoud était en train d’écrire son roman, était que je voulais vraiment remettre l’Algérie dans le livre pour les jeunes lecteurs. Je pense que c’est important.
Le livre est le produit d’une société, d’une vie et d’un paysage».
Enfin, rappelons qu’Alice Kaplan est titulaire d’un PhD en littérature française à l’Université de Yale (États-Unis), qu’elle est écrivaine et chercheuse, et que ses travaux portent sur l’autobiographie, les mémoires, la théorie de la traduction, la littérature française du XXe siècle. Disponible en librairie, son essai disponible à présent Algérie «raconte l’histoire du succès foudroyant et inattendu de ce texte écrit sur fond d’occupation allemande, par un auteur alors désœuvré et gravement malade. Elle se livre à une enquête minutieuse et obstinée (en France, en Algérie et ailleurs), habitée qu’elle est par les lieux et les protagonistes de ce roman qui suscite, aujourd’hui encore, autant de passion».

«En quête de L’Étranger» d’Alice Kaplan. Essai traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Hersant, 336 pages, éditions Barzakh, Alger, Premier semestre 2018.
Prix : 900 DA.