Il nous quitte à l’âge de 100 ans, mais c’est comme s’il avait passé tout ce siècle à faire de la politique et à militer pour une Algérie indépendante, libre et démocratique. L’homme politique, l’avocat et l’infatigable défenseur des libertés a tout vécu le mouvement national à son apogée, la crise berbériste, la guerre de libération, les jeunes et prometteuses années de l’indépendance, l’affirmation du «printemps 80», la rupture traumatique d’Octobre 88, les succès et les échecs d’un pays qui se cherche encore. Avec la disparition de Ali Yahia Abdenour, c’est un grand témoin de l’Algérie contemporaine qui s’en va.

PAR NAZIM BRAHIMI
Maître Ali Yahia Abdenour a dédié sa vie à la défense du droit et des libertés. Il était de tous les combats et de toutes les luttes depuis son adhésion au Parti du peuple algérien (PPA) en 1945. Il rejoint le FLN en 1955 avant d’être arrêté et assigné à résidence de 1957 à 1960. Libéré en 1961, il devient secrétaire général de l’UGTA.
Après avoir été élu membre de l’Assemblée constituante entre 1962 et 1964, puis député jusqu’en 1965, le fils d’Aït Yahia (Tizi Ouzou) fut nommé ministre des Travaux publics puis ministre de l’Agriculture et de la Réforme agraire avant de démissionner de son poste. A partir de 1985 et sous le régime du parti unique, il œuvrera à donner naissance à une organisation dédiée à la défense des droits de l’homme. Ce qui ne fut pas aisée à faire.
Le projet a, cependant, vu le jour et il fut un des fondateurs de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) qu’il a eue à présider pendant plusieurs années.
Opposé à l’arrêt du processus électoral de décembre 1991 et se rangeant du côté des partisans de la solution politique à la crise d’alors, telle que prônée par Hocine Aït Ahmed et Abdelhamid Mehri, le défunt Ali Yahia a été violemment attaqué par les acteurs de l’autre bord, les «éradicateurs» du courant progressiste et démocratique.
Les attaques ont gagné en intensité et surtout en méchanceté, voire en vilenies, quand il prendra la défense de certains dirigeants du FIS (dissout par la suite) poursuivis par la justice dès les premières années de la décennie noire. «J’ai défendu les prisonniers de toutes les couleurs politiques de l’arc-en-ciel. Quand les droits de l’homme sont bafoués, je ne cherche pas à savoir si la victime est démocrate ou islamique pour lui porter aide et assistance», remettant les pendules à l’heure. Pour lui, «il n’y a pas de différence entre toutes les victimes de la répression, affectées du même coefficient d’humanité, car les droits de l’homme sont au-dessus de tous les clivages politiques ou idéologiques».
Refusant de morceler les droits de l’homme et la sélectivité dans la défense des victimes de l’arbitraire, il a défendu les politiques de tous bords et obédiences (gauchistes, communistes, berbéristes, islamistes, syndicalistes, arabisants, francisants) avec la même dose d’engagement.

Réflexion et action en permanence
Plus que son engagement pour la défense des droits humains, feu Ali Yahia Abdenour était présent sur le terrain politique alors qu’il avait atteint ses 90 ans dans la mesure où il prendra part, en 2011, à l’appel de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD).
En octobre 2017, il signe avec Ahmed Taleb Ibrahimi et Rachid Benyellès, une tribune dans laquelle le trio appelle à déclarer l’état d’incapacité du président Bouteflika, victime d’un AVC.
C’était au moment où se tramait le sinistre projet d’une reconduction de l’ancien Président pour un cinquième mandat avorté par l’insurrection citoyenne de février 2019.
Le trio Ali Yahia-Taleb-Benyellès revient à la charge, en mai 2019, pour appeler au report de l’élection présidentielle prévue alors le 4 juillet 2019, et à lancer «un dialogue entre l’armée et les représentants des manifestants pour mettre en place une transition politique».
Le 15 octobre 2019, il s’adresse avec d’autres noms de la scène politique (Ahmed Benbitour, Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdelaziz Rahabi, Abdelghani Badi, Nacer Djabi et Louisa Aït Hamadouche), appelant à «une nouvelle lecture de la réalité», suggérant au pouvoir politique notamment «des mesures d’apaisement» et «la tenue de la présidentielle après un dialogue». Le 10 décembre, soit à 48 heures du scrutin présidentiel, il appelle en compagnie du même groupe «à ne pas empêcher ceux qui veulent voter de le faire».
Dans le champ de l’édition, l’avocat compte plusieurs ouvrages, tels «Algérie : raisons et déraison d’une guerre», publié en 1996, et «la Dignité humaine», en 2007. Le 10 décembre dernier, journée internationale des droits de l’Homme, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a décerné son prix annuel des droits de l’Homme 2020 à l’avocat Ali Yahia Abdenour «au regard de son long parcours en matière de défense des droits de l’homme».
Hommage et gratitude
La nouvelle du décès de l’ancien avocat a été accompagnée par des marques de compassion et de reconnaissance aux qualités morales et à l’engagement du défunt à servir les causes justes.
«Dda Abdenour a activé avec la ferveur du militant. Même celles et ceux qui ont pu contester à un moment ou un autre de sa vie certains de ses choix lui reconnaissent une chose : il ne renonça jamais», a écrit Saïd Sadi dans un post partagé sur les réseaux sociaux. «On peut donc raisonnablement estimer que plus que le militant du mouvement national qui connut les geôles de l’ordre colonial, c’est le défenseur des droits de l’homme que ses compatriotes retiendront», a-t-il noté.
Le FFS a rendu lui aussi hommage au défunt qui «a sacrifié sa vie pour défendre les droits de l’homme» en se plaçant toujours derrière «les causes justes» et se tenant «aux côtés des opprimés sans discrimination d’ordre idéologique, politique ou régionale».
La Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) a regretté le décès de son «président éternel», soulignant que le défunt était «l’âme» des questions des droits de l’homme en Algérie, dans la région du Maghreb et dans le monde arabe. «Ses contributions pour mettre la dignité humaine au cœur de l’action politique resteront vivaces dans la mémoire des Algériens», a encore ajouté la LADDH.
Pour sa part, le journaliste et militant Arezki Aït Larbi a exprimé sa peine d’apprendre le décès du «combattant au long cours, acteur et témoin d’un siècle, défenseur des opprimés de tout bord».
Le défunt sera inhumé aujourd’hui (lundi) au cimetière de Ben Aknoun (Alger) après la prière du Dohr.