L’expert, qui a été consultant au ministère de l’Energie et des Mines sur le dossier développement des ressources minières de l’Algérie, souligne dans cet entretien que des études scientifiques montrent que l’Algérie détient notamment 50% des réserves de terres rares dans le monde, 8 fois les réserves de Gara Djebilet, des richesses sans phosphore, et d’énormes réserves en or, diamants, cuivre, nickel, lithium et potasse.

Entretien réalisé par Khaled Remouche
Reporters : Comment analysez-vous la capacité actuelle de l’Algérie à assurer sa sécurité énergétique à moyen et long termes ?
Dr Ali Kefaifi :
Sur le plan du long terme, l’Algérie dispose de ressources existantes et potentielles à développer en vue d’assurer sa sécurité énergétique. Pour ce faire, elle recèle un immense potentiel composé de plusieurs ressources, GN bleu et vert, hydrocarbures non conventionnels tels Tight Oil, oil & gas shales, solaires CSP ou photovoltaïques, thorium fertile, susceptibles d’assurer une autonomie énergétique pluri-décennale. En termes de ressources potentielles, l’Algérie dispose d’une panoplie de différentes ressources indépendantes et constituant un spectre large et fiable et susceptible d’être produit avec des coûts compétitifs, tant pour la consommation domestique que pour l’exportation en Europe, en Afrique ou vers les autres marchés.
Sur le plan du court et moyen termes, voire du proche et moyen termes, l’Algérie dispose de ressources lui permettant d’assurer sa sécurité énergétique, en termes de consommation domestique, mais à une échelle moindre en termes de compétitivité économique, notamment pour le gaz naturel à exporter sous la forme de gaz naturel liquéfié (GNL). Quel que soit l’horizon temporel, l’Algérie est privilégiée par la ressource gazière, y compris le GPL (propane, butane) ou les NGL (éthane, GPL, liquides), mais de manière plus limitée pour la ressource pétrolière (pétrole brut et produits pétroliers).
Cette description du paysage énergétique qui s’offre à l’Algérie mériterait d’être complétée par la prise en compte du principal risque, celui de la menace représentée par la bureaucratie du secteur algérien des ressources naturelles (hydrocarbures, mines, eau).
En effet, dès 2014, époque où l’Algérie disposait de plus de 2 centaines de milliards de dollars de réserves (244 milliards dollars), et sous l’effet de la mauvaise gestion des politiques macro-économiques et énergétiques, l’Algérie se retrouve aujourd’hui, et demain, confrontée face au Fonds monétaire international (FMI) au terrible dilemme des pays en développement ne disposant que de 6 mois d’importations en termes de réserves financières externes. Aujourd’hui, le risque essentiel de la Nation algérienne va au-delà de sa sécurité énergétique face au spectre lancinant de la fin des exportations pétrolières vers 2025. Cette fin des exportations pétrolières a pu être retardée de quelques années sous l’effet de la politique de quasi suppression des importations de véhicules et donc de gel du parc de véhicules et sa conséquence temporaire sur la consommation de produits pétroliers limitée à 15 millions de barils par jour. Les experts savent que cette consommation va repartir à la hausse avec un taux de croissance supérieur à 7 % qui, vers 2025, signifiera la fin des exportations pétrolières algériennes du fait que la production algérienne de pétrole et de produits raffinés suffira à peine à satisfaire la consommation domestique.

Pensez-vous que l’Algérie dans ce contexte de crise russo-ukrainienne peut contribuer à couvrir les besoins de l’Europe en gaz via la livraison de quantités supplémentaires de gaz naturel ou de GNL ?
Pour des raisons de confidentialité et de géostratégie, il ne m’est pas possible de répondre directement à la question. Cependant, on peut affirmer que l’Algérie peut et doit contribuer à couvrir, ne serait-ce que partiellement, les besoins de l’Europe en gaz. L’Algérie gazière, et premier pays exportateur mondial de GNL en 1964, ne peut réagir immédiatement, mais deviendra un partenaire utile et intéressant pour l’Europe. Cette Europe dont le problème de l’approvisionnement gazier se posera à l’automne 2022. En effet, le marché offre-demande européen du gaz naturel varie suivant les cycles saisonniers et l’Algérie pourra se préparer (récupérer le gaz précédemment véhiculé par le gazoduc Peter Duran Algérie Espagne, réduction de la réinjection de gaz dans le gisement d’Hassi-Messaoud après optimisation de la gestion de production du gisement, optimisation des exportations de gaz naturel par gazoduc vs GNL). A court terme, le secteur pétrolier et gazier algérien devra actualiser la politique énergétique en tenant compte du nouveau paradigme tarifaire du gaz naturel et du pétrole : GN 5 à 6 dollars GN /MM BTU USA, GNL 30 dollars/MMBTU UE, pétrole 105 dollars bbl (soit équivalent à 18 dollars MM BTU gaz) d’où un contrôle rigoureux des politiques commerciales et des prix de vente du GN et du GNL.
Il faudra tenir compte du différentiel géographique (UE vs Asie vs monde), du marché UE gazoducs GN (limité et construction demande 2 à 3 ans) et des installations regazéification demandant 2 à 3 ans.
Du fait de la non-fiabilité de la comptabilité analytique (vérité des coûts et imputation fiable des charges d’exploitation), le futur HCE devrait faire une étude approfondie sur les coûts et les pertes (ou marges) de Sonatrach sur les différents segments (amont vs midstream/transport par pipeline vs raffinage), les subventions réelles.

L’acquisition de la raffinerie d’Augusta par Sonatrach constitue-t-elle une bonne opération pour l’Algérie ?
L’acquisition de la raffinerie sicilienne d’Augusta constitue dans l’absolu un investissement intelligent ; raffinerie moderne car modernisée, raffinerie complexe selon l’indice de Nelson, similaire aux raffineries américaines plus rentables que les raffineries européennes et sans commune mesure avec les raffineries simples comme celles d’Algérie, et donc une bonne opération pour l’Algérie sous réserve des aspects commerciaux (clauses spécifiques telles celles portant sur les lubrifiants et bitumes, mise en oeuvre contractuelle sachant que le Diable est dans les Détails).
En effet, le pétrole brut représente en moyenne 60 % du coût d’exploitation d’une raffinerie. Par ailleurs, contrairement aux raffineries algériennes, du fait de sa complexité, la raffinerie Augusta est conçue pour traiter en partie des pétroles bruts lourds et pollués donc à très faible coût d’acquisition, d’où des rentabilités supérieures à celles des raffineries européennes et, bien sûr, sans commune mesure avec la non-rentabilité des raffineries algériennes pour lesquelles il vaut mieux vendre le pétrole brut algérien en l’état que de le raffiner en Algérie. Ainsi, s’agissant du pétrole algérien, les experts pétroliers mondiaux disent qu’il vaut mieux vendre le pétrole brut algérien que de le raffiner en Algérie (un baril de brut vaut mieux qu’un baril raffiné). Enfin, l’analyse des prix du marché pétrolier et de produits raffinés dans le contexte de la guerre en Ukraine, devrait inciter l’Algérie à maximiser l’exploitation de la raffinerie d’Augusta en utilisant les pétroles lourds (Ural, Dubai, Canada) et de carburant diesel russe pour tirer profit des différences de prix exceptionnelles.

Comment voyez-vous les perspectives du raffinage du pétrole en Algérie ?
Les raffineries de pétrole en Algérie auraient constitué un gouffre financier visible, pire que les subventions, s’il y avait une transparence en termes de comptabilité et de manière plus large en termes de gouvernance au niveau de l’entreprise pétrolière nationale. L’outil de raffinage pétrolier algérien, mesuré à l’aune de ses techniciens et ingénieurs, a constitué depuis l’Indépendance (raffineries d’Alger, d’Arzew, de Skikda, de Hassi-Messaoud) un réservoir d’accumulation technique, de compétence et d’intelligence exceptionnelle. Cependant, depuis 2000, le capital managérial humain du secteur de raffinage a été détruit et réduit à la portion congrue notamment pour le management. Du fait de l’absence de gestion du raffinage algérien des deux dernières décennies, la non-rentabilité et les pertes structurelles de l’outil raffinage font partie du quotidien économique et financier, à l’image de leur cousine, la raffinerie Samir, en faillite aujourd’hui et de manière cyclique depuis des décennies.
En résumé, il est permis de considérer que le financement des pertes structurelles du raffinage algérien sont assurées par la rente pétrolière et que l’horizon 2025, probable horizon de la fin des exportations pétrolières, marquera le début de la fin du raffinage du pétrole en Algérie, à l’image du raffinage du pays voisin de l’Ouest.

Partagez-vous l’avis d’experts selon lequel l’Algérie peut devenir un acteur important dans le marché international de l’hydrogène ?
Considérant que le nouveau marché de l’hydrogène est naissant et que l’industrie algérienne produit et consomme de l’hydrogène depuis 3 ou 4 décennies, on peut avancer avec une forte fiabilité que l’Algérie est condamnée à devenir un acteur important dans le marché international de l’hydrogène, et même dans les différents marchés de l’hydrogène au niveau de l’offre, hydrogène bleu (à partir du gaz naturel), hydrogène vert (à partir du soleil) ou hydrogène rose (GN pyrolysé et compétitif entre 2025 et 2030).
Ainsi, l’Algérie produit et exploite de l’hydrogène industriel depuis une soixantaine d’années et ce dans plusieurs usines (méthanol Arzew, ammoniac à Arzew et Annaba, raffineries, usine d’éthylène à Skikda, etc.). L’Algérie pourra rapidement, à l’horizon d’une ou deux années, produire et exporter industriellement vers l’Europe, voire les autres continents, de grandes quantités d’hydrogène à travers les gazoducs Algérie-Espagne et Algérie-Italie ou par navire.

Comment expliquer le retard dans le développement de la pétrochimie en Algérie ?
S’agissant du non-développement de la pétrochimie en Algérie, et à l’image de l’amont pétrolier et du raffinage, les causes sont à chercher dans la gestion antinationale de ces 20 dernières années. La pétrochimie algérienne, matérialisée par l’usine de méthanol d’Arzew (1969), les usines d’engrais (1968 Arzew, Annaba) et le complexe pétrochimique de Skikda (1977 éthylène, PEBD, PVC, chlore soude, etc.), fut lancée et démarrée avant les usines pétrochimiques du GCC arabe. Le complexe pétrochimique de Skikda a permis la formation de plusieurs milliers d’opérateurs techniques, de techniciens supérieurs et ingénieurs et atteint le seuil de rentabilité après une demi-douzaine d’années d’exploitation. Contrairement aux autres pays pétroliers et gaziers du GCC (Sabic 50 milliards dollars exportations), l’Algérie a dû subir des actions externes qui ont mené à sa destruction économique (arrêt de l’alimentation en éthane, matière première, en 2004, suite à l’explosion du complexe de GNL de Skikda).
En fait, le non-développement de la pétrochimie s’explique essentiellement par l’absence de volonté de l’entreprise Sonatrach et celle d’une politique de développement.
Le programme de développement actuel de la pétrochimie conduit à une impasse industrielle du fait de projets non rentables (polypropylène Turquie, engrais Est algérien, Fer Gara Djebilet, etc).

Vous avez travaillé sur le dossier mines. Vous soutenez que l’Algérie a des richesses minières très importantes incomparables dans le monde. Comment confirmer ce potentiel et développer rapidement ces ressources minières ?
Les richesses minières répertoriées de manière précise depuis des décennies (universitaires scientifiques et industriels étrangers, professeurs géoscientifiques algériens, économistes géo miniers étrangers et algériens, etc.) montrent et démontrent que l’Algérie dispose d’un potentiel minier exceptionnel ; 10 à 20 % des ressources minières mondiales générées depuis plus d’un milliard d’années dans le Sahara algérien.
Des études scientifiques et économiques élaborées depuis plusieurs décennies et fondées sur des technologies modernes (remote sensing, télédétection, intelligence artificielle, IoT, planification, modélisation, calcul économique, etc.) ont montré que l’Algérie recèle un potentiel minier exceptionnel (+ de 50 % des terres rares mondiales, 8 fois les réserves en fer de Gara Djebilet avec absence de phosphore, 2 fois les réserves mondiales de potasse, nickel, cuivre, vanadium, lithium, or, diamants, etc.).

Comment confirmer ce potentiel et le développer ?
La seule solution, libérer l’esprit d’entreprise et remplacer la vieillissante bureaucratie stérile par la génération scientifique montante maîtrisant les outils scientifiques modernes (remote sensing, télédétection, intelligence artificielle, IoT, planification, modélisation, calcul économique).

BioExpress
Ali Kefaifi est docteur en sciences économiques, diplôme d’ingénieur de l’Ecole des mines et métallurgie de Nancy, diplôme d’ingénieur de l’Institut français du pétrole, directeur du complexe pétrochimique de Skikda, conseiller et directeur stratégie au ministère de l’Energie (dossier pétrole, mines), consultant au ministère de l’Industrie et des Mines.