Ce spécialiste des TIC souligne, dans cet entretien, que «l’environnement socio-économique et le comportement bureaucratique n’ont pas encore changé. Le succès des start-ups est avant tout une question d’esprit entrepreneurial inculqué chez les jeunes porteurs de projet».

Reporters : Quelle est votre appréciation des mesures annoncées par le gouvernement pour booster le développement des start-ups ?
Ali Kahlane :
Il y a plus de huit mois, le ton avait été donné dans le premier gouvernement, celui de l’après-Hirak, comprenant pas moins de trois départements ministériels, dont les missions essentielles étaient la promotion directe de la start-up et de son environnement. Un ministère de la micro-entreprise, des start-ups et de l’Economie de la connaissance, auquel étaient rattachés deux ministres délégués, l’un chargé justement des start-ups et l’autre des incubateurs.
Le rajeunissement évident de la composition du premier gouvernement Djerrad confirmait la volonté de ce dernier d’essayer de répondre avec le meilleur encadrement possible à l’appel de près de 65% de la population de l’Algérie qui a moins de 35 ans. Le deuxième gouvernement, celui de juin 2020, confirma cette tendance en précisant encore mieux sa volonté de prendre en charge cette frange active de la population.
En effet, il allégera sa gouvernance, d’une part, en précisera les missions, d’autre part. C’est ainsi que les ministères délégués chargés de l’Economie de la connaissance et des Start-ups au côté de celui chargé des Micro-entreprises, sont directement rattachés au Premier ministre.
Ce sont là les conditions qui ont été mises en place pour le ministère délégué pour porter et accompagner le mouvement de création des start-ups avec l’objectif de développer conséquemment une économie du savoir. La combinaison de l’innovation et de la maîtrise des technologies du numérique va donner à une jeunesse qui piaffe d’impatience les moyens de transformer leurs idées et leurs projets en entreprise créatrice de valeurs et pourvoyeurs d’emplois. L’autre ministère délégué, celui de la Micro-entreprise, hérite de la longue et chaotique expérience des dispositifs mis en place depuis plus de deux décennies, dont l’Ansej épaulée par celui de l’Anem, de l’Angem et de la Cnac. Tous, chacun à son niveau, ont participé à alléger le poids de la poussée des jeunes et moins jeunes à prendre en charge leur avenir, soit avec une aide directe comme pour l’Ansej et la Cnac ou l’Angem, ou indirecte, comme celle venant de l’Anem. Des start-ups créées avant le 4 janvier 2020, ou celles qui se considéraient comme telles, ont pu bénéficier de ces dispositifs sans le savoir ainsi que les organismes qui les y ont aidés d’ailleurs, qui ne savaient pas non plus qu’ils concouraient à faire connaître le mouvement start-ups. Ces start-ups, qui cherchaient une reconnaissance dans un monde en perpétuel changement, que la pandémie de la Covid-19 a fini par projeter dans un futur immédiat où, l’utilisation des technologies est théoriquement acquise mais qu’une connectivité à Internet poussive bride, au grand dam de toutes les start-ups ou micro-entrepris, dont c’est le principal outil de production. Cela dit, les instructions du Président de la République pour y pallier, vont dans le bon sens et tout le monde y voit une volonté manifeste d’un changement de paradigme quant à la place que semble prendre l’Internet dans notre pays.
Start-ups ou micro-entreprise ? Que le porteur de projet soit «aidé» par le ministère chargé des Start-ups ou celui chargé des Micro-entreprises, tout ce que veut le porteur de projet est un accompagnement qui lui donne les meilleures chances de réussite possible dans la création de son entreprise. Cette aide, d’où qu’elle puisse provenir, si elle est efficace, est la bienvenue. Comme disait le leader chinois Deng Xiaping en 1961, «peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat.»

Quelles sont les contraintes actuelles au développement des start-ups en Algérie ?
A part l’appellation et les quelques adaptations aux codes du Registre de commerce effectuées ces dernières années, les contraintes que peut vivre n’importe quelle autre petite entreprise dans sa phase de création et de développement seront les mêmes que celles que vivraient les start-ups. L’environnement socio-économique et le comportement de l’Administration dans ce processus de création ne peut pas avoir beaucoup changé en l’espace de huit mois. On sait depuis toujours que le temps économique ne coïncide pratiquement jamais avec le temps administratif.

Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience algérienne de start-up en Algérie ?
Le phénomène start-up existe depuis la fin des années 1990 dans le monde et à la fin des années 2000 chez nous, avec une première apparition dans le texte du premier programme qui a tenté de structurer le développement numérique de notre pays, e-Algérie. La start-up et son utilité sont définies et décrites dans l’action «Impulsion de développement de l’économie numérique» de l’axe D de ce Programme. Le dispositif d’incubation des start-ups prévoyait alors de réserver une part des marchés publics du logiciel aux PME et aux start-ups, en général, ainsi que les entreprises publiques qui devaient réserver au moins 15% de leurs marchés d’études et de recherche/développement technologique aux PME et start-up innovantes. Il s’agissait de lever les restrictions réglementaires qui empêchaient la participation de ces entreprises aux marchés publics et favoriser leur choix par des mesures financières incitatives. Douze ans plus tard, peu de choses ont changé, jusqu’au Fonds d’appropriation et de développement des TIC (Faudtic) de 5 milliards de DA, créé en 2008 pour accompagner e-Algérie et spécialement pour aider le développement des TIC et celui des entreprises du numérique, en particulier. Il n’a pratiquement jamais été utilisé par ces dernières et a manqué à plusieurs reprises d’être clôturé, il vient de toute façon à expiration en 2022.

Que préconisez-vous en matière de stratégie relative à l’économie de la connaissance et en particulier pour développer rapidement les start-ups en Algérie ?
Les choses sont en train d’aller dans le bon sens pour faciliter la création d’entreprises, en général, et des start-ups, en particulier. Des signaux forts sont donnés par le gouvernement avec au moins la sortie d’un décret qui crée un comité national pour attribuer le label de «start-up» aux jeunes sociétés innovantes, de «projets innovants» à ceux qui en portent et «d’incubateurs» à ceux qui hébergent et accompagnent aussi bien que les autres dans le financement start-up.
L’objectif de ce fonds n’est pas de prêter une somme d’argent au porteur de projet, mais de participer dans le capital social – le porteur de projet cédera une partie de ses parts – en injectant une somme d’argent durant une certaine durée. Il s’agit là d’un risque qui est pris et complètement assumé par l’Etat algérien dans le but d’éviter l’endettement au porteur de projet en cas d’échec de ses idées et le montage de son entreprise. Cela donne non seulement un accès aux aides et facilités classiques qui sont déjà plus au moins utilisées par les dispositifs évoqués plus haut, une des nouveautés vient dans la création de l’Algerian Start-up Fund, un fonds d’investissement public, basé sur le principe du financement, couramment appelé «capital risque» ou «Venture capital».
Il est vrai qu’avec ce montage, nous ne sommes plus tout à fait dans le processus de l’octroi d’un crédit bancaire, comme par le passé et les multiples désagréments aussi bien pour le créateur d’entreprise, s’il lui arrive de ne pas pouvoir rembourser, que pour l’Etat qui sera forcé de l’essuyer d’une manière ou d’une autre. Théoriquement et techniquement, ce type de financement permet au porteur de projet de participer dans le capital social en cédant une partie de ses parts et permet à d’autres investisseurs, qui peut être l’Etat, d’injecter de l’argent durant une certaine durée. Il est dit que cela est fait dans le but d’éviter l’endettement au porteur de projet en cas d’échec.
Il est clair que cela prend beaucoup de recul par rapport aux anciennes méthodes et innove dans les pratiques. Ce type de financement essaie d’éliminer les deux ou trois raisons essentielles à l’origine du très mauvais résultat des dispositifs de financement des dernières décennies, notamment l’utilisation des intérêts, la «légèreté» avec laquelle les crédits étaient octroyés aux bénéficiaires et surtout la facilité, souvent populiste avec laquelle les crédits pouvaient être effacés et ou détournés avec la bénédiction des plus hautes autorités.
Youtube est là pour nous le montrer dans une vidéo où un haut fonctionnaire de l’Etat encourage et donne sa bénédiction aux jeunes pour se marier avec un financement Ansej.
Les choses sont en train de changer, elles changent plus vite qu’on ne le pense. La volonté politique est certes là. La dernière sortie du président de la République à l’événement «Algeria Disrupt», qui s’est tenu le samedi 3 octobre au CIC, le démontre amplement. Il ne faut juste pas oublier l’inertie de l’Etat profond et surtout de l’Administration, la même que celle d’hier. Les mêmes hommes et les mêmes femmes y trônent. Ils utilisent les mêmes procédures et ont les mêmes habitudes et les mêmes réflexes. Un traitement de choc est plus que nécessaire aussi bien vertical que horizontal. Il va aussi falloir beaucoup de pédagogie, de la formation, des campagnes de communication et des échanges contradictoires avec toutes les parties prenantes, les porteurs de projets, les institutions financières et fiscales et bien sûr les structures de l’Etat de premier plan.
Par ailleurs, il est maintenant plus que nécessaire et même indispensable d’encourager nos jeunes à être des entrepreneurs et des créateurs d’emplois. L’entrepreneuriat est avant tout un état d’esprit qui doit d’abord être développé en interne, il ne peut être importé. Sa graine se plante dans les écoles, les universités et les centres de formation publics ou privés pour donner des sociétés qui encouragent la créativité, l’innovation et l’engagement social et sociétal. Il doit devenir une priorité dans la stratégie de développement de notre pays. Il est vrai que tout le monde ne peut être entrepreneur, mais tout le monde peut profiter de cette préparation et acquérir les qualités du bon «manager» aussi bien dans son travail en tant qu’employé que dans la vie de tous les jours.
Je terminerais avec une autre citation d’un autre grand homme qui disait «… ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays». C’était John F. Kennedy, qui avait d’ailleurs, à son époque, encouragé l’indépendance de notre pays avec un soutien direct à l’ONU et avait invité le premier Président de la République algérienne à la Maison-Blanche dès octobre 1962. Pour nous autres, le temps de la rente est largement passé, celui de retrousser les manches et du compter-sur-soi est là. Il reste aux jeunes, à tous ceux qui ont le pays dans les tripes, de mettre en place, tout de suite les conditions nécessaires à la refondation de la nouvelle Algérie.