PROPOS RECUEILLIS PAR NAZIM BRAHIMI
Reporters : Le plan d’action du gouvernement accorde une place importante au secteur de l’agriculture pour l’amorce d’une croissance économique. Pensez-vous que les conditions, notamment la réglementation, sont adaptées pour atteindre les objectifs affichés ?
Ali Kader : Une nouvelle campagne agricole débute en ce mois d’octobre encore chaud, laissant derrière elle, une année des plus insipides, voire maussades où tous les fléaux (sécheresse, incendies, pandémie…) se sont acharnés sur le pays. La célébration dans toutes les wilayas du pays de la Journée nationale de la vulgarisation agricole aurait dû être l’occasion de mieux communiquer à travers des conférences techniques et scientifiques, des bilans, les enjeux, les stratégies enclenchées, au lieu d’une banalisation récurrente.
Espérons que la campagne agricole 2021-22 sera meilleure. Le secteur de l’agriculture participe en moyenne, ces dernières années, pour 30 milliards de dollars de production, ce qui représente 12% du PIB national. C’est encore peu pour un pays qui aspire à assurer sa sécurité alimentaire et, par-delà, se délester des fardeaux oppressants des importations, toujours à un niveau élevé, bien qu’elles aient baissé. Cette baisse n’est pas le fait de la productivité locale, elle est le fait de restrictions budgétaires imposées par les pouvoirs publics.
À moyen terme, il est possible de titiller la barre des 20% du PIB, ce qui serait pour une première étape un résultat non négligeable. Tous les gouvernements qui se sont succédé ont accordé une place importante à l’amorce d’une croissance économique du secteur agricole. Pendant 20 ans, il n’est fait état que de ça, à travers le Plan national du développent agricole (PNDA). Comme Monsieur Jourdain dans «le Bourgeois Gentilhomme» qui disait «je fais de la prose sans le savoir», nous aussi, on fait encore et toujours du PNDA sans nous en rendre compte. Il est temps de passer à un autre paradigme ! A-t-on réussi ? Si c’est le cas, aux pouvoirs publics de trouver les moyens de pérenniser ces réussites. Si c’est l’échec, il faudra se remettre en cause et mettre en place un nouveau modèle de développement. Et là, l’année 2021 a mis à nu toutes les insuffisances, c’est une année charnière des plus importantes, où l’on doit analyser finement les statistiques afin de tirer les conclusions qui s’imposent et mettre le pays à l’abri des carences constatées et des chocs dommageables. Il n’est pas utile d’être un éminent économiste pour comprendre que beaucoup de choses n’ont pas fonctionné. Pour cela, il suffit de faire un tour au marché et se rendre compte du recul des productions.
Les conditions pour la relance du secteur sont connues. Les réglementations existent, faudrait-on avoir le courage de nommer les maux par leur juste signification afin d’y remédier ? L’exemple de la loi 10/03 du 15 août 2010, fixant les conditions et les modalités d’exploitation des terres agricoles du domaine privé de l’Etat, en est le parfait exemple. Cette loi, quoique imparfaite faut-il le souligner, est venue corriger les errements précédents de la loi scélérate, la 87/19 du 12 /12/1987 déterminant le mode d’exploitation des terres agricoles, par laquelle on avait bravé et atomisé la seule richesse nationale pérenne qui aurait pu sortir le pays de sa dépendance de l’extérieur. La contrainte majeure n’est pas dans la promulgation de nouvelles réglementations, quand bien même, comme souligné plus haut, certains textes pourraient être retoqués rapidement, la contrainte est dans la volonté des uns et des autres à en finir avec une gestion sentimentale du foncier agricole. Il est temps de passer à une autre étape, celle de la rentabilité de chaque parcelle par l’apport de capitaux et l’introduction tous azimuts d’innovations.

Le marché est marqué par la cherté des produits agricoles. Les agriculteurs ont-ils une responsabilité dans cette situation ?
La cherté des produits agricoles n’est pas de la seule responsabilité des agriculteurs et des éleveurs. Les sphères décisionnelles et les sphères commerciales ont, elles aussi, leur part dans ces insuffisances. Le produit agricole baigne dans l’informel d’amont en aval. On a tendance à oublier que tous les processus de production, de commercialisation et de transformation sont détenus par des opérateurs qui n’ont de compte à rendre personne. Ces derniers se sont libérés grâce la scélérate loi 87/19 qui a jeté les meilleures terres du pays entre les bras de personnes peu préparées et peu outillées à faire fructifier ce don du ciel. Ce qui se traduit jusqu’à aujourd’hui par des comportements condamnables. Dès lors qu’un exploitant a en poche un titre de concession sur 40 ans, qu’il gratte par à-coups son sol, il peut se permettre de semer, d’attendre les pluies (ou sous-louer), de récolter sans se soucier d’introduire dans son exploitation les innovations nécessaires. Le pire, c’est que la loi lui permet de donner en héritage cette richesse que l’Etat lui a concédée pour justement améliorer son quotidien, produire et participer à l’alimentation de la population.
Ceci dit, d’un point de vue général, quant à la cherté des produits, il ne faut pas passer sous silence le fait que l’année 2021 est marquée par une sécheresse insoutenable et des incendies d’une intensité jamais égalée. A ces fléaux, il faudra ajouter la surenchère des coûts à l’international, notamment ceux des intrants et des facteurs de production, répercutée par la mollesse du dinar que le pauvre consommateur reçoit de plein fouet. Les pouvoirs publics auraient dû appréhender cette situation à l’entame du ramadhan. Depuis, les prix n’ont pas cessé de prendre l’ascenseur. Des fois, pour certains produits, l’augmentation s’est répercutée de manière fulgurante. Cette lame de fond, est-elle conjoncturelle ou structurelle ? Quand bien même certains prix retomberont, ils resteront toujours insupportables pour les bourses moyennes et petites, à moins d’une abondance de produits. Ce qui est improbable, car ces dérapages ont eu lieu justement en haute saison de la majorité des productions impactées.

Le marché, tous les marchés, ceux-ci comme ceux d’ailleurs, réagissent à l’abondance. Il est vrai que la spéculation bat son plein, ceci n’est pas une nouveauté, c’est déjà ainsi depuis fort longtemps. N’est-il pas bon de rappeler que la spéculation se nourrit du manque de production, de la pénurie. Voici la définition que donne le Larousse du verbe «spéculer» : effectuer des opérations commerciales ou financières dont on espère tirer un bénéfice du seul fait de la variation des cours ou des prix. De là, à charger uniquement les spéculateurs de tous les maux, c’est dédouaner ceux en charge de la production et ceux en charge de la régulation. Certains se focalisent sur la pomme de terre. Quand bien même, notre pays est un espace où l’on peut produire ce tubercule pendant toute l’année, la fin de l’automne et le printemps sont toujours difficiles à passer le cap. On les appelle des périodes de soudure ou les pouvoirs publics ont mis en place, à bon escient, un dispositif, le Syrpalac (Système de régulation de la production agricole de large consommation) pour, justement, protéger les producteurs et les consommateurs. Ce dispositif n’est pas limité à la pomme de terre, il prend en charge, les viandes blanches, rouges, oignons, ails et autres. Apparemment, il y a un gros grain de sable dans la machine, il n’y a pas que la pomme de terre qui est touchée, aucun produit n’est épargné. Ils ont tous augmenté (certains ont quadruplé), mis à part une brochette de produits restés quelque peu abordables. Que font et que pèsent Agrolog, Givapro, l’Onilev, l’Onab et autres dans tout ce fatras ?
Le problème n’est pas uniquement au niveau de la spéculation. Le marché s’est complètement détraqué depuis la libéralisation des actes de production et de commercialisation. Ce ne sont pas les piètres gesticulations des uns et des autres qui vont ramener le calme dans les marchés. Encore faudrait-il ajouter à cette cacophonie, cette étrange autorisation octroyée aux producteurs pour commercialiser eux-mêmes leurs produits. Ce que certains font d’ailleurs depuis longtemps sans demander l’avis de personne.

Vous avez dédié dans votre essai «Agriculture algérienne, entre progrès et regrets» la nécessité d’appréhender la recherche et la formation par la science et l’innovation». Des écoles supérieures d’agriculture sont annoncées à Ouargla et El Oued. Est-ce le début du rattrapage en matière de formation ?
Un début de rattrapage ? Peut-être, mais certainement un début de prise de conscience. Ouvrir des écoles est toujours bon à prendre. Victor Hugo a dit : quand on ouvre une école, c’est une prison qui ferme. Et, justement, à la moitié des années quatre-vingt-dix, le secteur a perdu la moitié de sa force de frappe en matière d’éducation agricole nationale. Des illuminés, dans le sillage de ceux qui avaient pondu la loi 87/19, ont décidé de soustraire au secteur des structures performantes (9 instituts et 30 CFVA) de l’enseignement agricole, qui, pour l’ensemble, avaient une histoire bien en dehors de nos frontières. La suite, on la connaît. Avec la disparition des domaines autogérés, plus personne ne sait ce qui se passe dans les exploitations agricoles dont l’encadrement est réduit à néant. Y a-t-il une exploitation qui possède une comptabilité ? Un encadrement adéquat ? La nouvelle de l’érection de deux écoles agricoles est donc la bienvenue. Le Conseil des ministres du 03 octobre 2021 parle de «la création de deux écoles nationales spécialisées dans l’agriculture saharienne dans le Sud-Est et l’Ouest du pays». C’est quand même étrange de construire deux grandes écoles pour développer l’agriculture saharienne dans une région au biotope presque similaire. Espérons que ces écoles ne ressembleront en rien aux instituts et à la multitude d’universités qui existent et qui forment des pléiades d’ingénieurs et de vétérinaires. En l’absence d’informations sur le sujet quant aux objectifs qui seraient assignés à ces structures, il est bon de penser que l’essentiel des formations serait dédié à l’enseignement des métiers qui, soit dit en passant, disparaissent un par un en l’absence de transmission adéquate des savoirs et savoir-faire acquis. Il serait aussi juste de suggérer aux pouvoirs publics qui, enfin, s’intéressent de près à l’éducation agricole, de se focaliser un peu plus sur les paliers inférieurs, c’est-à-dire, les paliers dédiés à la formation d’ouvriers spécialisés, de chefs de culture ; ces petites mains font cruellement défaut. La multiplication de CFVA en serait la solution.

La tutelle évoque, ces dernières semaines, des nouvelles mesures pour soutenir et renforcer tous les dispositifs inclus dans le cadre de l’irrigation d’appoint afin d’aider les agriculteurs à économiser l’eau face aux changements climatiques et au manque de précipitations. Est-ce suffisant pour faire face au stress hydrique ?
Le souci de l’heure et de demain sera de trouver de l’eau.
Quant à l’utiliser et la préserver, on y reviendra. Notre pays est
aride et possède un climat chaud où les pluies se raréfient de plus en plus.

Et, quand elles surviennent, c’est en trombe et inégalement réparties dans le temps et d’une région à une autre. L’année 2021 est un cas d’école à méditer. L’Ouest et le Centre du pays sont frappés d’une sécheresse inouïe, où même les grands barrages (Taksebt et Koudiat Assardoun) se sont retrouvés presque à sec. Heureusement que les pouvoirs publics ont anticipé une bonne partie du problème en investissant dans les barrages et leur interconnexion. Les efforts sont colossaux, mais ne seraient en aucun cas suffisants si les apports des stations de dessalement ne sont pas venus soulager les populations. C’est dire que l’eau, cet élément essentiel de la vie, sera l’enjeu le plus important pour les années à venir. Pas que pour l’AEP, mais aussi pour le secteur de l’agriculture gros consommateur pour environ 70% de la ressource mobilisée. Le pays a les moyens de s’en sortir, il compte déjà sur les nappes albiennes du Sud qui doivent être utilisées avec prudence (6 milliards de m3 an), car, dit-on, non renouvelables, les apports pluviaux devenus capricieux et aussi les eaux usées traitées, fort peu utilisées.
Il est temps de relier la contrainte de la ressource hydrique aux énergies renouvelables. Notre pays possède un gisement des plus appréciables pour se sortir du tout-fossile. Il est temps de se lancer dans le solaire pour qui, précisons-le, le Sahara, les Hauts-Plateaux et la steppe recèlent un incroyable gisement où le soleil brille pendant les 365 jours de l’année et assure un ensoleillement sans égal, jusqu’à 4 000 heures par an. L’énergie solaire produite à très bas coût (moins de 05 dinars le kilowatt) servira aux stations de dessalement de l’eau de mer qui sera renflouée vers les plaines du Tell et surtout les terres de l’arrière-pays, les Hauts-Plateaux et les étendues steppiques afin d’irriguer un maximum de surface.

Ce ne sera qu’à ce prix que la sécurité alimentaire du pays se réalisera. Grâce au dessalement, le sud de l’Espagne qui en est un parfait exemple, est devenu le potager de l’Europe. Et pourquoi pas nous, ne sommes-nous pas dans le même système édaphique ?
Quant à l’utilisation des eaux, le tout goutte-à-goutte et le tout-aspersion doivent prévaloir. Des efforts sont déjà consentis par les pouvoirs publics pour augmenter la SAU irriguée. Mais, pour l’heure, ces efforts sont restés en deçà des espérances. La superficie irriguée estimée à 1 300 000 ha dont 700 000 en systèmes économiseurs n’arrivent pas à décoller. Faudra-t-il encore s’occuper des 600 000 autres hectares où les agriculteurs dilapident cette ressource sans vergogne. Relier l’utilisation de l’eau au levier des aides serait une bonne approche.