Depuis le mois de mars 2020, les commerçants de boissons alcoolisées ont été contraints de fermer leurs locaux. Ils sont toujours interdits d’ouverture à ce jour, alors que la majorité des activités commerciales ont repris. Face à cette situation, Ali Hamani, président de l’Association des producteurs algériens de boissons (Apab), confie dans cet entretien l’incompréhension des membres de cette filière et les impacts négatifs de cette décision «injustifiée», tout en dénonçant la marginalisation d’un secteur qui pourtant applique scrupuleusement la réglementation tant en termes sanitaire, économique que fiscal.

Reporters : Tout d’abord, comment expliquez-vous que les commerces de boissons alcoolisées soient toujours fermés dans un contexte marqué par l’allégement des mesures sanitaires de la lutte contre la Covid-19 ?
Ali Hamami : Sincèrement, nous n’avons aucune explication logique au maintien de la mesure de fermeture des points de vente de boissons à emporter. Nous avons saisi à maintes reprises les autorités concernées pour clarifier cette situation qui perdure contre toute logique. Nous avons adressé plusieurs courriers officiels au chef du gouvernement, au ministre du Commerce et même au ministre de l’Intérieur, pour exposer la situation et demander des explications sur la décision de maintenir la fermeture des points de vente de boissons alcoolisées à emporter, qui respectent la réglementation et dont le fonctionnement est régi par les lois de la République algérienne.
A ce jour, ces commerces sont toujours fermés et nous n’avons eu aucune réponse. Nous sommes face à un véritable mutisme de la part des autorités, ceci d’autant que l’argument sanitaire du respect des mesures barrières pour limiter la propagation de la Covid-19 est caduc dans ce cas. Quand on parle des lieux de vente, tous les lieux fonctionnent sauf les points de vente de boissons alcoolisées sachant qu’il y a plus de risques de contamination dans une épicerie ou un centre commercial que dans un commerce de boissons alcoolisées à emporter. D’ailleurs, dans notre courrier aux autorités concernées nous avons joint des photos prouvant que toutes les mesures sanitaires sont respectées dans ces lieux telles que l’installation de plexiglas au niveau de la caisse, le marquage au sol et la mise à disposition des clients de gels hydrauliques.
Nous leur avons également exposé l’impact négatif de cette situation en termes de perte d’emplois et de revenus fiscal. Malgré tous nos arguments, les autorités continuent à faire la sourde oreille et s’enferment dans un mutisme inexpliqué et révoltant.

Justement, quel est l’impact de la fermeture des points de vente de boissons alcoolisées à emporter d’un point de vue socio-économique ?
Tout d’abord, vous avez un impact direct sur l’activité en elle-même, avec notamment des répercussions directes sur les emplois de cette filière avec près de 20 000 personnes qui sont à l’arrêt depuis le mois de mars 2020 et un impact indirect avec près de 100 000 emplois annexes qui ont un lien avec toute la chaîne de cette filière. Cela pour le volet emploi. Mais, il faut être conscient qu’il y a également un impact indirect et par ricochet sur le marché de gros et l’industrie de la production de boisson alcoolisée. Cela touche énormément tout le système de production. Par exemple, on oublie souvent que les producteurs de vin s’approvisionnent en raisin chez les agriculteurs spécialisés, dont le nombre s’élève aujourd’hui à plus de 5 000 vignerons. Eux aussi ont été impactés par la prolongation de cette fermeture. La fermeture de ces points de ventes a eu aussi pour conséquence la baisse de la production estimée entre 30 à 40%, car actuellement il y a uniquement certains points de vente comme les hôtels et certains grossistes qui fonctionnent.
Un autre aspect de l’impact négatif de la fermeture des commerces de boissons alcoolisées à emporter, qui sont astreints pour rappel à respecter la loi en termes de contrôle de qualité des produits qu’ils vendent et qui possèdent des registres de commerce en bonne et due forme, c’est l’informel et la vente clandestine qui est en train d’exploser, notamment sur internet avec des produits dont l’origine n’est pas contrôlée et avec des majorations et de la spéculation qui varient de 100 à 300%, et dont les bénéfices tombent directement dans le marché informel.
Par conséquent, les caisses de l’Etat ont perdu des milliards de recettes fiscales qui s’élèvent à près de 8 milliards de dinars en paralysant une filière qui engendre chaque année plus de 20 milliards de chiffres d’affaires. Sincèrement, on ne comprend pas quelle est la logique dans tout cela. Tout ce qu’on demande, c’est une réponse claire et officielle sur cette situation qui n’a que trop duré, car il n’y a aucun argument sanitaire, économique ou légal pour justifier le maintien de la fermeture de ces points de vente. Je tiens à souligner que dans certaines wilayas, certains commerces de boissons alcoolisés ont rouvert leurs portes aux clients, au vu et au su de tout le monde, alors que dans d’autres wilayas ceux qui ont essayé de le faire ont été empêchés par les services de sécurité. Cela démontre l’injustice que subissent les opérateurs de cette filière.

Quid de l’exportation des boissons alcoolisées et quelle est la situation actuellement ?
Dans cette filière aussi, il y a d’énormes problèmes. Nous avons deux discours, un discours pour le grand public et une réalité qui est tout autre. D’un côté, on tient des discours politiques pour encourager les exportations et, de l’autre, on met des bâtons dans les roues des exportateurs de boissons alcoolisées, n’épargnant même pas les
producteurs qui ont été primés à l’international et qui font la fierté de la qualité de la production algérienne.
Ainsi, même si l’exportation a été maintenue malgré le contexte de la pandémie de la Covid-19, les exportateurs privés font face à des problèmes inextricables. Je citerais en exemple le plus grand exportateur de vin oranais qui a été médaillé dans les salons internationaux pour la qualité de son vin et qui, pourtant, à chaque fois qu’il doit exporter sa marchandise, rencontre d’énormes problèmes et on doit à chaque fois intervenir pour débloquer la situation. Il arrive qu’on lui bloque des conteneurs au port et que le client lui demande des indemnités parce qu’il n’a pas respecté la date de livraison.
Dans le cadre du règlement de l’Union européenne, il faut une attestation délivrée par les structures de l’Etat. Habituellement, c’est l’ONCV (Office national de commercialisation de produits vitivinicoles) qui délivre cette attestation de qualité, mais ce dernier a décidé de ne plus accorder d’attestation à des concurrents. Raison pour laquelle nous avons saisi les ministres du Commerce et de l’Industrie sur la question. Et c’est ainsi, à chaque fois, nous intervenons pour débloquer la situation et faire en sorte que l’ONCV délivre les attestations. A la longue, c’est usant et démotivant.

Au vu de toutes ces données et contraintes, pensez-vous qu’il y a une volonté d’empêcher la reprise de l’activité ?
Oui, c’est en tout cas le sentiment que nous avons. C’est d’ailleurs une question que nous avons posée directement par écrit au chef du gouvernement, malheureusement, il n’y a toujours pas de réponse. On l’a déjà dit et on continue de le réclamer, s’il y a décision de fermer définitivement ces commerces qu’elle soit annoncée officiellement. Actuellement, on se pose vraiment des questions sur le silence des autorités concernées et on se demande aussi s’il n’y a pas d’autres considérations qui émargent du cadre sanitaire et économique pour le maintien de la fermeture d’une activité commerciale légale en Algérie, mais qui peut déranger vraisemblablement les convictions de certains. Si c’est le cas, les personnes qui bloquent la reprise n’ont qu’à assumer leur position en le disant haut et fort. Il faut aussi que les autorités concernées prennent conscience que si cette situation perdure, cela favorisera de plus en plus l’explosion de la vente clandestine de boissons alcoolisées avec tout ce que cela implique comme pertes de revenus fiscaux pour l’Etat, l’intensification du trafic d’alcool frelaté et l’enrichissement des réseaux de trafiquants de l’informel, mais également des narcotrafiquants.