Dans l’optique d’apporter quelques éclairages, le Professeur à l’Ecole nationale des sciences agronomiques (ENSA) département Economie rurale, revient dans cet entretien sur les raisons de l’augmentation des prix à la consommation du tubercule et des produits avicoles.

Entretien réalisé par : Bouzid Chalabi
Reporters : Les prix de la volaille et de la pomme de terre connaissent une flambée qui s’est installée peu à peu dans la durée, au grand détriment d’une large frange de la population. Certes les facteurs déterminants de cette augmentation ne datent pas d’aujourd’hui, mais certains auraient pu être résolus au fil du temps. Est-ce à dire qu’en termes de prospective, on les a quelque peu sous-estimés, d’où cette situation ?
Ali Daoudi :
L’augmentation considérable des prix des légumes, notamment la pomme de terre, et des produits avicoles (viandes blanches et œufs), est le symptôme d’une crise de production inédite dans ces filières, du moins dans son ampleur et ses causes. Il convient de rappeler que la baisse de la production n’est pas due à une insuffisance de capacités de production (terre, eau, équipements et ressources humaines) ; bien au contraire, ces filières ont connu, ces deux dernières décennies, des dynamiques importantes d’investissement et d’extension de leurs capacités de production. Les causes de cette nouvelle crise sont de deux types : 1) des perturbations dans l’approvisionnement du marché en certains intrants importants (semences pomme de terre et poussins), et 2) le décalage important entre les coûts de production moyens et les niveaux habituels des prix à la consommation moyens.
La première cause est conjoncturelle et peut aisément être réglée à court terme en levant les contraintes qui ont perturbé l’approvisionnement du marché en intrants. Il est nécessaire d’identifier clairement les raisons de ces perturbations et de les prendre en charge définitivement. La deuxième cause est plus structurelle et risque de perturber le fonctionnement de tout le secteur agricole et de ralentir sa dynamique d’investissement et de croissance. L’augmentation importante des coûts de production moyens, induite par l’augmentation des prix des facteurs de production importés pour l’essentiel, mais aussi locaux, risque d’être irréversible. Les niveaux habituels des prix moyens des produits agricoles frais ne peuvent augmenter par effet d’entraînement, car le pouvoir d’achat est en baisse. Le rééquilibrage des niveaux des prix à la consommation moyens avec les nouveaux niveaux des coûts de production moyens ne peut se faire que par la baisse des quantités.
Ce principe de fonctionnement des marchés agricoles est bien connu des agriculteurs ; ils adaptent leurs décisions de production à cette nouvelle donne. Le bon sens les conduit donc à baisser la production pour réduire les risques de perte. Il s’agit d’une crise de production dont l’origine principale est la crise de la demande (baisse du pouvoir d’achat).
Si la première cause de la crise actuelle aurait pu être anticipée et évitée par les services concernés, on ne peut pas dire autant de la deuxième cause. Même si la tendance à l’augmentation des coûts de production ne date pas de cette année, elle s’est fortement emballée en 2021. Les prix des intrants et équipements agricoles ont fortement augmenté sur le marché mondial, le coût du fret maritime aussi. L’augmentation a été accentuée par la dévaluation du dinar. Il était donc difficile d’anticiper une telle accélération de l’augmentation des coûts de production et ses effets immédiats sur la production agricole.

Après la décision du chef de l’Etat de recourir à l’importation d’appoint dans le but de fléchir les prix élevés à la consommation actuels de produits alimentaires de large consommation, plus particulièrement la viande blanche et la pomme de terre, selon vous, est-ce une alternative inévitable ?
Recourir à l’importation n’est clairement pas la bonne solution à la crise de production actuelle, même s’il peut se justifier à certains égards (social et politique). La mise en œuvre de cette décision n’est certainement pas évidente à très court terme ; les prix des denrées alimentaires sur le marché mondial sont globalement très élevés en cette période et trouver des disponibilités à bon prix n’est pas garanti.
Par ailleurs, cette décision supposée régler un problème conjoncturel risque de perturber à moyen terme les deux filières concernées. Les producteurs de pomme de terre et de volaille ont les capacités techniques et économiques d’augmenter la production à très court terme ; ils ont besoin d’être accompagnés par l’Etat dans la prise en charge du risque «marché». Si l’Etat leur tourne le dos et inonde le marché par des produits importés, ces producteurs subiront des pertes et risquent de convertir leur système de production, voire de sortir de l’agriculture. La confiance agriculteurs/Etat prendra un sérieux coup et la dynamique du développement agricole aussi.

Le Département américain de l’agriculture (USDA) indique dans sa dernière note que la valeur de la production agricole en Algérie a atteint 25 milliards dollars au terme de l’année 2020 contre 23 milliards dollars un an plus tôt, une progression qui confirme le dynamisme du secteur. On se retrouve aujourd’hui dans l’obligation d’importer certaines denrées alimentaires où l’on était jusqu’ici autosuffisant. N’est-ce pas paradoxal, quand bien même il s’agit d’importation exceptionnelle ?
Il faut tout de même relativiser, tous les systèmes économiques dans le monde passent par des crises conjoncturelles ; ce n’est pas une exception algérienne. L’enjeu actuel est de bien gérer cette crise et de prendre les mesures qu’il faut pour mettre les producteurs en confiance, relancer la production à court terme et résorber définitivement le déséquilibre offre-demande.

Est-il possible de redresser la situation, voire même de ne plus tomber dans ce cas de figure ?
Je réitère ce que j’ai dit plus haut, les capacités de production de pomme de terre et de volaille existent, la production peut rapidement revenir à son niveau habituel. Pour relancer la production à très court terme, l’Etat peut mettre en place un fonds de garantie des prix à la production dédiés aux filières stratégiques. Ce fonds prendra en charge le différentiel entre le prix du marché et un prix de référence défini sur la base d’un coût de production moyen augmenté d’une marge raisonnable. Cet outil de régulation est facile à mettre en place et son fonctionnement sera adapté en fonction de l’évolution des paramètres structurels des filières concernées. Le prix de référence doit être défini à un niveau qui incite les producteurs à améliorer leur performance technique (rendement) et économique (coût de production moyen). Un mécanisme similaire est appliqué cet été sur l’huile de table ; pourquoi pas la pomme de terre et les viandes blanches ? En mettant en place un tel outil de régulation, l’Etat envoie un signal fort de soutien aux producteurs.
Sur le moyen terme, il est nécessaire d’agir sur les paramètres structurels de la production et de la demande. L’un de ces paramètres concerne la maîtrise des coûts de production par l’introduction des innovations techniques et de gestion dans les exploitations agricoles. Un autre aspect concerne le développement d’une industrie d’agrofourniture qui réduira la dépendance de l’Algérie des marchés mondiaux et atténuera l’exposition du secteur agricole aux fluctuations des prix sur ces marchés. L’amélioration du pouvoir d’achat des ménages algériens est également un axe non négligeable, mais qui dépend quant à lui des performances globales de l’économie nationale (croissance, création d’emploi, augmentation des salaires).