Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Le ministère des Affaires étrangères annonce la mise en place d’un dispositif d’appui aux exportateurs nationaux et s’engage à soutenir leurs activités par le conseil et l’expertise à travers nos ambassades et représentations diplomatiques dans le monde. Qu’en pense l’Anexal ?
Ali-Bey Nasri :
C’est un maillon qui vient compléter la chaîne d’appui à l’exportation. Ce maillon dont je parle est important et nous en sommes très heureux. Il vient renforcer tous les opérateurs qui ont besoin de «performer» leurs produits à l’international. Nombre d’entre eux sont dans une situation de forte maturation de leurs activités à l’échelle nationale. Ils ont donc plus que jamais besoin de se projeter hors de nos frontières. L’engagement du ministère des Affaires étrangères à les accompagner est pour eux un signal fort d’encouragement et une garantie même si, bien entendu, elle ne suffit pas, à elle seule, dans l’acte d’exporter. Je dirai aussi que cet engagement vient mettre fin à une certaine réticence qu’on a observé par le passé chez certains de nos représentants diplomatiques à l’égard de nos exportateurs.

De quelle réticence s’agit-il ?
Avant la décision à la fin mois de février dernier du ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, d’aller vers des mesures pour renforcer la diplomatie économique du pays et de mobiliser une partie de ses structures, pour l’appui à l’export, à travers la mise en place d’un réseau de chargés d’affaires économiques et capable d’agir en réseau interactif avec nos opérateurs à l’international, la situation était aléatoire sinon floue. La mission du conseil et du soutien économiques était presque laissée à la libre initiative de nos ambassadeurs et représentants diplomatiques. Certains étaient très engagés et n’hésitaient pas à ouvrir grand leurs portes. D’autres, en revanche, avaient des réactions négatives et ne semblaient pas mesurer, quand on les rencontrait dans les foires et salons, l’effort et le risque que cela représente pour un chef d’entreprise d’aller à la prospection de nouveaux marchés. Pour répondre à votre question, les choses sont aujourd’hui plus claires. Nous avons un grand ministère de souveraineté qui affiche sa volonté de soutenir l’exportation et d’attirer l’investissement en Algérie et annonce mobiliser une partie de sa ressource humaine pour cet objectif.

Selon l’ambassadeur Smaïl Benamara, Conseiller au ministère des Affaires étrangères, les futurs conseillers économiques au sein de nos représentations à l’étranger sont encore au stade de la formation…
Qu’importe. C’est un premier pas encourageant et la formation est nécessaire car l’enjeu est d’aller vers une diplomatie d’influence à forte déclinaison économique. C’est excellent que d’avoir en pays étranger un diplomate algérien qui a la connaissance du terrain et capable d’exercer un lobbying auprès des acteurs et des décideurs qui s’y trouvent et que vous voulez rencontrer. Son conseil est un bon fil d’Ariane pour ceux qui veulent aller vite dans l’approche de leurs marchés et dans l’anticipation de leurs tendances et de leur potentiel de développement par secteur. Pour ceux d’entre nos opérateurs qui s’intéressent aux marchés africains, par exemple, où la bonne information est plus que nécessaire et où l’aspect politique est aussi présent, ce diplomate-conseiller va être la bonne adresse à solliciter. Maintenant, une fois les questions de formation réglées, il s’agira d’aller vite dans la mise en opération du réseau d’appui annoncé.

Vous disiez que l’appui de notre diplomatie n’est pas la seule garantie d’appui à l’export. A quoi songez-vous ?
La législation algérienne des changes est devenue d’une extrême lourdeur et d’une extrême contrainte en ce qui concerne l’acte d’exporter. La flexibilité que nous attendions à ce sujet n’est toujours pas là et ne semble pas être au programme en dépit de nos appels incessants à sa révision et à son assouplissement. Ce qui pénalise les exportateurs dans leurs opérations et les décourage, alors que l’objectif est de renforcer les exportations hors hydrocarbures et de réduire progressivement les importations. Sans une activité d’export dynamique, on ne peut espérer à moyen et long termes aboutir à un équilibre de notre commerce extérieur. Sans la présence permanente d’opérateurs nationaux dans les marchés extérieurs, on ne peut pas non plus espérer faire de l’Algérie un pays attractif des IDE et des capitaux étrangers. C’est une dialectique à laquelle on ne peut pas échapper. Aujourd’hui, nous avons des entreprises qui sont arrivées à un stade où elles ont besoin de poursuivre leur développement et de le consolider en s’installant dans les pays avec lesquels elles réalisent aujourd’hui des courants d’affaires. D’abord, pour étendre leurs réseaux respectifs dans les pays-destination, ensuite, pour disposer d’eux-mêmes de la valeur ajoutée de leurs activités et des marges commerciales, souvent importantes, qui reviennent à l’importateur de leurs produits ou à l’intermédiaire local, et de les mobiliser dans des investissements futurs. Le problème est que toutes ces entreprises exportatrices sont unanimes à dire que notre régime des changes constitue un frein à leurs activités et à l’ambition de les étendre.

Un exemple à donner à ce sujet ?
L’exemple que je peux vous donner parmi d’autres est celui des fabricants algériens qui opèrent à l’international et dont le produit fini est volumineux et soumis à des droits de douane élevés. S’il leur est permis d’utiliser plus librement leurs comptes devises et d’installer des lignes de conditionnement dans les pays vers lesquels ils exportent, les droits auxquels ils sont soumis baisseront automatiquement. La valeur ajoutée dont profite l’importateur ou l’intermédiaire qui travaille avec eux reviendra à l’Algérie sous forme de dividendes selon le schéma partout en vigueur dans le monde. A une ou deux exceptions près, tous nos opérateurs à l’export sont dans une situation où il ne leur est pas possible de s’installer à l’étranger en raison des restrictions imposées au transfert des capitaux. Ce qui fait de l’Algérie le seul pays au monde à interdire à ces opérateurs de s’installer à l’étranger et d’y investir. Or, il s’agit de faire exactement comme ces milliers d’entreprises étrangères qui investissent en Algérie – elles sont 11 000 – pour faire profiter les économies de leurs pays respectifs selon le schéma adopté par le marché. Il faut que les autorités comprennent que ce qui est valable pour les étrangers en Algérie l’est aussi pour les Algériens à l’étranger. D’autant que l’une des perspectives à venir est offerte par la Zone de libre-échange économique continentale africaine, la Zlecaf. Il s’agit d’un accord global où la partie investissement est très importante. Si nos opérateurs ne s’installent pas dans certains pays de cette zone, notamment limitrophes de notre pays, d’autres le feront à notre place pour s’adresser ensuite au marché algérien.

Que préconisez-vous ?
L’Anexal a fait une série de propositions (lire article en page 2) pour une plus grande flexibilité du régime des changes et pour que la diplomatie économique ne soit pas contrainte dans son ambition de faire de l’exportateur algérien un levier de croissance à part entière. Il faut que le régime des changes soit revisité et modernisé et non plus modifié par le bas uniquement. En Tunisie, ils ont un dispositif qui s’appelle le «Fonds d’accès au marché extérieur» ou Famex. C’est une aide aux exportateurs tunisiens d’investir et de s’installer à l’étranger. Pourquoi ne pas réfléchir à une formule pareille ? Pourquoi ne pas revoir le règlement 14/04 de la Banque d’Algérie de septembre 2014, pour que l’investissement et/ou la représentation à partir du compte devises exportateur devienne libre. Pour que l’exportateur dispose librement de son propre compte devises sans aucune restriction de la Banque d’Algérie. Pour que le service après-vente soit reconnu à l’export comme une activité nécessitant de la ressource en monnaie étrangère. En matière de rétrocession des recettes d’exportation, l’instruction 05-2011 article1er dispose que l’utilisation de compte devises Exportateur peut être utilisé librement à la discrétion de l’exportateur et sous sa responsabilité dans le cadre de la promotion de ses exportations, la quote-part est de 20% des recettes rapatriées. C’est sans doute intéressant pour les entités qui réalisent de petites opérations à l’international, mais ça l’est moins pour les entreprises qui ont un volume d’affaires conséquent, parce qu’il y a une traçabilité des transferts de fonds… En ce qui concerne le déficit commercial, on était à 6 milliards de dollars en 2019. Aujourd’hui, on est passé à 11 milliards parce qu’on dépend trop dangereusement des recettes des hydrocarbures et parce qu’on a pris du retard à diversifier notre outil économique.

Le déploiement de l’export et l’internationalisation de nos entreprises dans un cadre juridique maîtrisé et sécurisé, mais non figé, participeront immanquablement au développement des recettes en devises en Algérie.

Au début de l’entretien, vous avez parlé d’entreprises algériennes arrivées à «forte maturation» et qui ont besoin d’affronter des marchés extérieurs. Dans quelles filières sont-elles présentes ?
Elles opèrent dans les secteurs de l’agriculture, de l’agro-industrie, du papier et dans les boissons. Elles sont
également présentes dans la filière de l’électroménager, dans la fabrication de pneumatiques et dans les produits pharmaceutiques. Certaines de ces entreprises sont sur des marges importantes, mais qui reviennent essentiellement à l’importateur de leurs produits parce qu’elles ne peuvent pas s’approprier la valeur ajoutée de leurs activités respectives, en raison du régime des changes que nous avons actuellement et qui n’est pas en phase avec ce qui se passe dans le monde.

A la suite du dernier remaniement gouvernemental de février 2021, le commerce extérieur algérien a connu des changements, dont le plus manifeste a été la disparition du ministère délégué créé en janvier 2020. Qu’en pensez-vous ?
Nous avons constaté la disparition de ce ministère délégué comme tous les observateurs de la scène économique nationale. Qu’en penser ? Mon avis est qu’il faut rappeler que le commerce extérieur est une activité transversale qui ne fait pas intervenir uniquement le ministère du Commerce mais d’autres départements dont celui des Finances, dont le rôle est décisif, notamment pour la partie export, comme j’ai essayé de vous le démontrer à travers la question de la législation des changes. C’est de cette législation qu’il faut s’inquiéter le plus et militer pour son assouplissement pour la rénovation et la modernisation de notre environnement économique et des affaires.

Tout récemment aussi, le Conseil économique, social et environnemental (CNESE) a organisé, début mars, une rencontre sur la transsaharienne comme future grande voie d’échanges économiques et commerciaux entre l’Algérie et les pays du continent concernés. Le président du CNESE a parlé de la nécessité de créer des «corridors» commerciaux entre ces pays. Quel est l’avis de l’Anexal à ce sujet ?
Pourquoi pas. L’objectif de la transsaharienne est de faciliter et de fluidifier les échanges entre une partie des Africains d’Alger jusqu’à Lagos. Le projet est ancien, il est à l’ordre du jour dans le cadre du Nepad notamment, mais il n’est pas sans difficulté, en raison des différences de capacité d’un pays à l’autre. Des pays frontaliers n’ont pas encore les moyens requis pour entretenir cette grande infrastructure routière, or la route coûte très cher et exige des ressources qu’on ne voit pas encore chez les pays dont je parlais à l’instant et où le réseau de transport est constitué de pistes qui alourdissent le coût d’acheminement des marchandises et accroissent la demande en carburant subventionné par l’Etat algérien. La transsaharienne est en mesure de créer une nouvelle communauté économique reliée à d’autres dans notre continent africain, mais il faut qu’elle soit compétitive. La réflexion reste ouverte en attendant que le projet soit achevé. On parle d’un taux d’avancement de 90%. On verra bien comment pourrait-on faire un accélérateur des échanges entre les pays concernés.

On se rappelle qu’en 2017, vous-mêmes aviez fait la proposition de création de plateformes sous douane à proximité des tracés frontaliers entre l’Algérie et ses voisins subsahariens…
Exact. J’avais fait la proposition d’installer des plateformes sous douane au niveau de nos frontières. Le but est de laisser nos voisins et nos partenaires africains venir par eux-mêmes et avec leurs propres moyens s’approvisionner en produits et marchandises dont ils ont besoin. J’ai défendu cette idée pour deux ou trois raisons, dont la plus importante est en relation avec le modèle d’organisation économique et commercial dans ces pays. Outre l’informel qui domine quasiment tous les segments de ces activités, outre le fait que ce sont des zones low coast et où le système D est roi, leurs opérateurs pratiquent le groupage assuré par des grossistes qui confient leurs achats à des transporteurs qui les acheminent ensuite à des opérateurs de demi-gros puis à des détaillants en passant par d’autres intervenants. Pourquoi donc ne pas leur permettre d’opérer à partir de ces plateformes ? Cela permettra de rendre les mouvements de circulation plus fréquents, voire permanents, et les échanges plus denses.