“Algerians, young and old: they are people with a sense of the past” (Elaine Mokhtefi, Algiers, Third World Capital: Freedom Fighters, Revolutionaries, Black Panthers, Verso, 2018, p. 210).

“For many observers, the [Algerian] war was won on the world’s playing field and at the UN as much as on the battlefield” (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 23).

“I was one of the dreamers who came to build a more perfect world. Il believe in the Algerian peoples’ heart and soul’, throughout the war and in the reconstruction of the battered country. In return, I received affection, a sense of acknowledgement, a home” (Elaine Mokhtefi, op. cit.).

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)


La semaine dernière, nous avions présenté le livre de Mokhtar Mokhtefi intitulé «I was a ‘French-Muslim’ : Memories of an Algerian Freedom Fighter” (voir Reporters.dz du 22 mai 2022) qui retrace comment Mokhtar Mokhtefi a rejoint le FLN et l’ALN et son combat pour la libération et l’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui, nous présentons le livre d’une militante de la Révolution Algérienne, Elaine Mokhtefi, qui n’est autre que l’épouse de Mokhtar Mokhtefi. Le titre du livre est «Algiers, Third World Capital : Freedom Fighters, Revolutionaries, Black Panthers, publié chez Verso en 2018. Comme le livre de Mokhtar Mokhtefi, celui d’Elaine Mokhtefi est le récit de son combat pour la libération et l’indépendance de l’Algérie. Cependant, à la différence de son mari, qui raconte sa participation sur le terrain militaire, Elaine Mokhtefi raconte son combat sur le terrain diplomatique en tant que membre de l’équipe représentant le FLN et le GPRA à New York. Comme il n’est pas possible de reprendre toutes les anecdotes que raconte Elaine Mokhtefi sur les 222 pages de son livre, nous nous contenterons de mettre en relief celles qui ont le plus attiré notre attention. Le but de l’ouvrage est, bien entendu, comme son titre l’indique, de montrer le rôle de l’Algérie dans la lutte contre le colonialisme international—notamment en Afrique et en Amérique Latine—et sa place comme la «Algeria : Mecca of Revolution», pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Jeffrey James Byrne publié en 2019 chez Oxford University Press. Le livre de Elaine Mokhtefi parle, en effet, du rôle joué par l’Algérie dans l’accueil et l’appui aux mouvements de libération d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine et de Palestine aussi bien dans le domaine militaire que financier et psychologique. C’était l’époque, on s’en rappelle, où les pays colonisés luttaient pour libérer leur territoire du joug colonial, mais, en même temps, pour l’établissement d’un «Nouvel Ordre Economique International» plus équitable. L’Algérie était, avec quelques autres pays d’Afrique et d’Asie—le Ghana de Kwame Nkrumah, le Kenya de Jomo Kenyatta, le Sénégal de Léopold Sedar Senghor, l’Inde de Jawaharlal Nehru, la Tunisie de Habib Bourguiba—le fer de lance de cette lutte pour un monde meilleur. Sur le rôle du Tiers-Monde dans l’établissement de ce nouvel ordre international, Elaine Mokhtefi cite Franz Fanon (dont elle parlera plus amplement ultérieurement) qui écrit : «The lumpenprolétariat of the cities and the poor, illiterate peasantry will take up arms and transform the world» (Le lumpenprolétariat des villes et la paysannerie pauvre et illéttrée prendra les armes et transformera le monde) (Fanon, cité par Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 43). L’auteure considère, en effet, que la libération de l’Algérie et du Tiers-Monde en général, ne s’est pas faite uniquement au niveau interne, mais aussi au niveau international. Elle dira, à ce propos : «For many observers, the [Algerian] war was won on the world’s playing field and at the UN as much as on the battlefield” (Pour plusieurs observateurs, la guerre d’Algérie a été gagnée aussi bien sur le terrain de jeu mondial et aux Nations-Unies que sur le champ de bataille) (Elaine Mokhtefi, op. cit. p. 23). L’auteure raconte, en particulier, le rôle joué par l’équipe représentant le FLN à New York, non loin du siège des Nations-Unies, et dont elle faisait partie, à côté des personnalités comme M’Hamed Yazid, Abdelkader Chanderly, Hocine Ait Ahmed, Mohamed Sahnoun, entre autres. Parlant d’elle et de son rôle au sein de cette équipe, elle écrit : «My story with Algeria has invaded and occupied my being forever. I was one of the dreamers who came to build a more perfect world. I believe in Algerian people’s heart and soul, throughout the war and the reconstruction of the battered country. In return, I received affection, a sense of acknowledgement, a home” (Mon histoire avec l’Algérie a envahi et occupé mon être pour toujours. J’étais un des rêveurs qui étaient venus pour construire un monde plus parfait. Je crois en le cœur et l’âme des Algériens, pendant la guerre et pendant la phase de reconstruction du pays dévasté. En échange, j’ai reçu affection, un sentiment de reconnaissance, un chez soi) (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 210). Concernant son rôle au sein de la cellule de communication au Bureau de New York, et à propos de la place des médias—notamment Américains—dans la prise de conscience dans ce qui était appelé la «Question Algérienne», Elaine dira : «The New York Times was our weathervane ; how often Algeria appeared on the front pages was a gauge for measuring our progress as players on the world stage» (Le New York Times était, [en quelque sorte] notre girouette (notre boussole) ; le nombre de fois que la «Question Algérienne» apparaissait sur les «Unes» du journal permettait de mesurer les progrès que nous avions faits comme acteurs sur la scène mondiale) (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 24).
Cependant, le livre de Elaine Mokhtefi est aussi un livre sur l’Algérie, son histoire et ses leaders politiques, son développement économique et culturel ainsi que ses problèmes avant, pendant, et après l’indépendance. Une des anecdotes qu’elle raconte est celle de l’incendie de la bibliothèque de l’Université d’Alger par les partisans de «l’Algérie Française» : «On the eve of Independence, the 500 000 books in the University of Algiers library went up in flames. The fires were lit by the dean of the University and the head librarian, who fled, along with 900 000 other settlers […] they torched the books ‘so as not to leave them for the FLN” (A la veille de l’indépendance, les 500 000 ouvrages de la bibliothèque de l’Université d’Alger, étaient partis en flames. L’incendie était provoqué par le doyen de l’Université et le Directeur de la bibliothèque, qui ont fui avec quelques 900 000 autres […] ils ont brûlé les livres afin de ne pas les laisser au FLN) (Elaine Mokhtefi, op. cit., p. 8, citant Catherine Simon, Algérie : Les années pieds-rouges, Paris, La Découverte, 2009). Elle parle aussi du départ massif des colons au moment et après l’indépendance et des conséquences sur la situation du pays. L’auteure rappellera que le gouvernement de l’époque leur avait tendu la main et demandé de rester pour accompagner l’Algérie dans son développement économique, mais que les colons avaient refusé et avaient préféré quitter le pays pour la France métropolitaine : «The leaders of the new country [Algeria] called for them to return, to live and work in ‘their country’, but they weren’t listening. They were in France, lining up for indemnities from the French government” (Les leaders de la nouvelle Algérie leur avait demandé de rester, de vivre et de travailler dans ‘leur pays’, mais ils ne voulaient pas écouter. Ils étaient partis en France, faisant la queue pour les indemnités du gouvernement français) (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 55). Elaine souligne les effets de ce départ en masse sur l’économie de l’Algérie : «Près d’un million de colons ont quité le pays au moment de l’indépendance, laissant l’Algérie sans techniciens, enseignants, personnel médical et autres» (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 70).
L’auteure parle aussi des leaders de l’Algérie indépendante, notamment de Ahmed Ben Bella, Houari Boumediene et Abdelaziz Bouteflika. Concernant Ben Bella, elle dira : «Comme beaucoup de fonctionnaires de l’époque, j’étais critique de Ben Bella et de son régime. Ses décisions étaient arbitraires ; ses mots étaient devenus des lois. Il y avait une certaine arrogance chez lui, comme s’il était le seul à connaître la vérité sur le peuple algérien et comme s’il était qualifié pour le représenter : ‘Je suis le seul espoir pour l’Algérie’, répétait-il. Sa préoccupation portait uniquement sur les individus [qu’il dénigrait] et le pouvoir «(Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 74). Toujours à propos de Ben Bella, Elaine dira : «Le grand maître de l’improvisation, Ben Bella, est devenu aussi son esclave et sa victime. Chaque jour, il lance de nouveaux projets nationaux, mais il oublie les mesures et les comités nécessaires pour les mettre en œuvre […] Il a renvoyé de grands leaders de la Révolution ou les a poussés à démissionner. Il s’est rabattu sur des personnalités moins qualifiées, a fait un pari, et a créé des structures politiques parallèles. Il a ordonné l’arrestation de certaines personnes et autorisé la torture» (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 60). L’auteure termine en disant : «Ben Bella était populaire, éloquent, attrayant, mais il avait un niveau d’éducation bas et avait une image excessive de sa personne» (Elaine Mokhtefi, op. cit. p. 60). Elaine parlera aussi du mariage de Ben Bella pendant qu’il était en prison, et ce, sur autorisation de Boumediene.
L’autre leader dont parle Elaine est Houari Boumediene, notamment du coup d’Etat de juin 1965 par lequel il renversera le régime Ben Bella. Elle avancera les raisons possibles qui ont amené le coup d’Etat : «La ligne générale était que rien n’a changé excepté un seul homme. Le ‘Pouvoir personnel’ était le coupable. Plusieurs explications ont été avancées par les experts pour justifier le coup. Celle qui est le plus citée est le «mauvais sang» qui existait entre Ben Bella et Bouteflika et qui avait conduit Ben Bella à lui demander de quitter le gouvernement. L’autre explication, également plausible, est le pacte entre Ben Bella et Hocine Ait Ahmed…qui prévoyait la libération de ce dernier. C’est à ce moment-là que Boumediene a décidé de mener son coup. Mais Ait Ahmed restera en prison jusqu’à son évasion plus d’un an après» (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 73).
Le troisième homme politique dont parlera Elaine est Abdelaziz Bouteflika. Elle dira que Bouteflika est le vrai homme derrière le coup d’Etat, mais qu’il était un homme de droite : «[…] Foreign Minister Abdelaziz Bouteflika, ‘because—let no one doubt it—this mastermind of the coup is not a revolutionary, but a man of the right who is known as such…an enemy of socialism, which means an enemy of the Algerian revolution” (Le Ministre des Affaires Etrangères Abdelaziz Bouteflika, ‘parce que—personne ne doit end outer—ce maître-à-penser du coup n’est pas un révolutionnaire, mais un homme de droite qui est connu comme tel…un ennemi du socialisme, ce qui veut dire un ennemi de la Révolution algérienne) (Elaine Mokhtefi, op. cit, p. 72).
Elaine Mokhtefi parle aussi longuement de Frantz Fanon, de son rôle dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, de ses actions quand il était médecin psychiatre à l’hôpital de Blida, son rôle politique et ses écrits contre le colonialisme et le racisme dans le monde : «L’ascension de Fanon dans la hiérarchie algérienne était phénoménale—particulièrement sachant qu’il n’était pas né et n’avait pas grandi en Algérie ni n’était Musulman» (Elaine Mokhtefi, op. cit., p. 39). Elle explique que : «Après que la guerre d’Algérie ait été déclenchée en Novembre 1954, Fanon avait pris contact avec l’ALN et avait commencé à offrir ses services aux combattants algériens, sous forme de soins psychiatriques mais aussi d’abris». Elle dira que Fanon sera aussi le premier délégué puis ambassadeur de l’Algérie à Accra (Ghana). Elle parlera aussi de la maladie de Fanon, la leucémie ; de ses soins en URSS et aux Etats-Unis, et de sa mort le 6 décembre 1961. Elle évoquera, notamment, ce qu’il lui avait dit quelque temps avant sa mort : «Once, when we were alone in his hospital room, Frantz rose from his bed, sat straight up, and turning to me, said: “Ce n’est pas une mauvaise chose de mourir pour son pays» (Une fois, lorsqu’on était seuls dans sa chambre d’hôpital, Frantz se dressa sur son lit, s’assit et, se tournant vers moi, dira…) (Elaine Mokhtefi, op. cit., p. 44). Le livre de Elaine Mokhtefi est une mine d’or d’informations sur l’histoire politique de l’Algérie, aussi bien sur le plan international que sur le plan intérieur. Nous pourrions continuer à raconter toutes les anecdotes contenues dans le livre, mais nous préférons nous arrêter ici pour permettre au lecteur de les découvrir par lui-même.
N.B : Edité par Barzakh, l’ouvrage d’Elaine Mokhtefi est disponible dans toutes les bonnes librairies algériennes