Les réponses de la direction de l’entreprise aux grévistes et à leurs revendications n’ont pas eu l’effet escompté, alors qu’elles semblaient conduire à l’apaisement et à la reprise totale du travail. L’élément qui a contredit ce scénario et laissé de nombreuses agences fermées au public est la «suspension» du postier Abderrahmane Zaoui après son vif échange avec le ministre du secteur, au premier jour de la grève dans un bureau de poste du «1er Mai» à Alger et pour avoir été accusé, selon lui, d’être un «incitateur de la grève et du chaos». Une récrimination qu’il récuse totalement et qui lui vaut la solidarité de ses collègues de la profession.

Par Halim Midouni
La grève des postiers s’est largement poursuivie hier au sixième jour d’un mouvement de protestation entamé le 12 avril 2021 contre des conditions de travail «indignes» et pour rappeler les «faux engagements» de la direction d’Algérie Poste à laquelle il a été reproché de recaler des revendications socioprofessionnelles vieilles de presque une dizaine d’années.
Dans une déclaration à Reporters, le porte-parole du Syndicat national autonome des postiers (SNAP) a précisé à ce sujet, au premier jour de la grève, que certaines d’entre elles sont en «suspens» et n’ont pas trouvé d’écho favorable depuis la grande grève des «20 jours» en 2013. Jeudi 15 avril 2021, le tribunal de Dar El Beida a déclaré le débrayage «illégal». Aussitôt, la direction d’Algérie Poste a appelé les grévistes à regagner leurs postes de travail sans quoi ils seront «licenciés, sans préavis et sans indemnités». Samedi 17 avril 2021, face à la soudaineté et l’ampleur du mouvement dans plusieurs régions du pays, cette même direction a tenu une réunion extraordinaire à l’issue de laquelle une réponse favorable a été donnée aux grévistes.
Dans son communiqué, le management d’Algérie Poste annonce avoir décidé «l’activation du système d’évaluation des primes de rendement individuel et collectif PRI/PRC qui seront versées à compter du mois de juillet 2021 au taux maximal de 40%». Il précise que la prime individuelle est calculée à 25% du salaire de base, en fonction de l’évaluation individuelle, tandis que la prime collective sera versée à 5% du salaire de base, selon les résultats de l’effort collectif. Il assure également avoir décidé «l’octroi de deux jours de repos par semaine à chaque employé, après ramadan, suivant un programme garantissant la continuité du service postal». Et promet «la régularisation, avant le 30 mai 2021, du statut de tous les travailleurs faisant fonction autre que celle prévue dans leur décision de nomination.
La direction d’Algérie Poste déclare «œuvrer à la clarification de modalités d’application de l’article 104 du Règlement intérieur relatif aux cas de suspension conservatoire de manière à garantir la protection du travailleur contre les suspensions arbitraires, avec l’engagement d’examiner tous les cas soulevés dans un délai n’excédant pas trois mois». Enfin, elle ajoute que les mesures prises s’ajoutent «à la prime d’intéressement, dont une partie a été versée au début du mois de ramadan et le reste après approbation du bilan annuel 2020 par le Conseil d’administration».
Une lecture attentive du communiqué d’Algérie Poste indique que les griefs des grévistes au premier jour de leur débrayage et les accès de colère qu’ils ont eu dans leurs différentes réactions face aux médias ou sur les réseaux sociaux n’avaient rien d’exagéré ni de disproportionné. «Ce qu’a lâché la tutelle correspond à des doléances qui sont devenues des archives du ras-le-bol des postiers. Il fallait du rapport de force pour que ça bouge enfin», nous dira l’un d’eux sous le couvert de son syndicat, le SAP. Leur mouvement a fait découvrir une profession à bout de nerfs qui n’a pas craint de cesser le travail alors qu’elle savait qu’elle n’aura pas la sympathie de la majorité de l’opinion et surtout des usagers des services et guichets d’Algérie Poste, qui se plaignent depuis longtemps de la dégradation de la qualité du service public dans cette entreprise mastodonte. Aujourd’hui, on en connait au moins l’une des raisons.

Quel syndicat pour les postiers ? La question de fond
Cela observé, le communiqué d’Algérie Poste, samedi dernier, devait renvoyer les grévistes, moyennement satisfaits, à leurs bureaux. Cela n’a pas été le cas parce que le rapport de force entre la direction et les salariés contestataires, qui a besoin d’un temps psychologique pour baisser d’intensité et se dénouer, a pris une autre direction avec la mise à pied d’Abderrahmane Zaoui – devenu un cas de «suspension conservatoire» – par les dirigeants de l’entreprise. Samedi 17 avril 2021, M. Zaoui a posté sur Facebook une vidéo où il déclare avoir été «suspendu» et s’être attendu à cette décision «arbitraire». Dans ce «post» suivi par milliers d’internautes sur ce réseau social, il explique avoir dit ses quatre vérités et des «mots justes» sur la condition des postiers au ministre Brahim Boumzar lors de son déplacement au bureau du «1er Mai» à Alger pour s’enquérir des revendications des grévistes. Avec lui, il a eu un échange quelque peu tendu, un peu franc des coudes, mais dans les règles, selon la vidéo largement diffusée sur le Net. Dans un autre «post», diffusé hier, M. Zaoui ajoute avoir été suspendu pour avoir été accusé d’«incitation à la grève et au chaos», une imputation qu’il rejette catégoriquement avec le soutien manifeste de ses collègues.
La sanction qui l’a frappé a, donc, «douché» l’effet conciliateur attendu des décisions d’Algérie Poste de répondre aux revendications de la profession. Le SNAP auquel il n’appartient pas a dénoncé un acte de «représailles» et des «pratiques répréhensibles» et appelle la direction de l’entreprise à assumer ses «responsabilités face aux conséquences». Sur Facebook et par mailing, des appels à la solidarité avec l’employé suspendu se sont relayés pour appeler à cesser la «politique du bâillon et du bricolage».
Au fond, outre les revendications auxquelles la direction d’Algérie Poste a répondu, la représentation syndicale semble être la grosse et épineuse question à résoudre dans les prochains jours. Mercredi 14 avril, cette direction a annoncé l’installation d’un «Comité national chargé de la préparation de la conférence nationale élective du Syndicat de la société». Elle soulignait que ce Comité «dispose de prérogatives du syndicat de la société, prévues dans les statuts et le règlement intérieur pour prendre en charge les problèmes socioprofessionnels et préparer la tenue de la conférence».
Pour le SNAP, cette annonce «sans avis ni concertation avec les postiers, à qui revient le dernier mot dans le choix de leurs représentants, n’est rien d’autre qu’une manœuvre pour baliser le terrain et ne laisser le champ ouvert qu’à la seule UGTA dont le bilan à Algérie Poste est à l’origine de la crise actuelle». Abderrahmane Zaoui a fait part de la volonté de ses collègues de créer une «coordination syndicale» et «désigner eux-mêmes leurs représentants». A suivre.