« L’Etat sera à l’écoute du peuple pour un changement radical de la gouvernance et asseoir la démocratie, l’Etat de Droit et le respect des droits de l’homme »
(Tebboune, Discours inaugural, 19 décembre 2019).

« It is noticed that the regime resorts to double speak: “It officially says that the hirak is a blessing and that the government is working to answer the hirak’s demands; on the other hand, it attacks the hirak on social media networks to defame activists and accuse them of undermining national security…The hirak expresses a deep-rooted rejection of the regime’s modus operandi, its mangagement of the state and its renewal”
(Driss Nouri, The Future of the Algerian Hirak Following the Covid-19 pandemic, Arab Reform Initiative, April 7, 2020).

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
Le “Hirak”2 — ou hirak3, si on compte l’année blanche due au Covid-19 pendant laquelle les protestataires ont décidé, en leur âme et conscience, d’arrêter leurs marches du vendredi et du mardi — a redémarré le 22 février 2021 et ce en dépit du fait que la pandémie n’est pas tout à fait éradiquée. Cela signifie, en clair, que le mouvement n’a pas perdu de son énergie de 2019 et que ses revendications — nombreuses mais dont la principale est le changement du « Système » — n’ont pas encore été satisfaites de la part du « Pouvoir ». Toujours comme en 2019, les étudiants marchent le mardi et le reste du peuple le vendredi. Deux fois par semaine, le « Peuple » et le « Pouvoir » sont dans les rues de toutes les wilayas — le premier scandent des slogans indiquant leurs revendications et chantent des chansons à résonnance politique et les hymnes nationaux ; le second étale sa force (policiers, camions, gaz lacrymogènes, tuyaux d’arrosage), en espérant ne pas avoir à s’en servir. Deux jours par semaine, les uns protestent pacifiquement (« Silmyia, Silmyia ») et évitent de provoquer les forces de sécurité ; les autres arrosent d’eau, de gaz lacrymogène, matraquent, intimident, arrêtent et blessent les protestataires. Le résultat est une « guerre » — qui ne dit pas son nom — entre deux parties, le Pouvoir et le Peuple — qui, en temps normal, devraient aller dans la même direction et œuvrer ensemble pour réaliser l’objectif communément reconnu : le bien-être et la sécurité de la nation et de la société. Cette « guerre » entre deux membres inséparables de la nation ne date malheureusement pas de 2019. Elle remonte à la période post indépendance. Depuis 1962, en effet, le bras de fer entre le Pouvoir et le Peuple n’a pas cessé. Si on ne compte pas les échauffourées des premières années de l’indépendance et le « Coup d’Etat » de 1965, les principaux différends Pouvoir-Peuple sont : Octobre 1988 au cours duquel il y a eu plus de 500 morts et plusieurs milliers de blessés ; le « Printemps Noir » de 2001 qui a fait quelque 200 morts et des centaines de blessés ; la « Décennie Noire », qui a engendré plus de 200 000 morts et plusieurs milliers de blessés et de « disparus » ; le « Printemps Algérien » de 2011, qui a avorté grâce à l’usage par le Pouvoir d’un mix de répression, de cooptation et de redistribution sociale. Puis est venu le Hirak du 22 février 2019, qui n’aura pas été aussi violent que les précédents « hiraks » grâce à son caractère authentiquement pacifique, ce qui lui a valu le nom de « Révolution du Sourire », et qu’on pourrait aussi bien appeler « Révolution de l’Humour » étant donnés les slogans et chants drôles utilisés par les protestataires. Cette longue séquence de conflits donne l’impression que la « guerre » n’est pas encore finie en Algérie et que la différence entre la guerre 1954-62 et la « guerre » 2019-2021 est que l’« ennemi » a changé. Ceci a fait dire à une chercheuse algérienne : « The Hirak sees itself as a continuation of the struggle that began in 1954” (Le hirak se voit comme la continuation de la lutte qui a commencé en 1954) (Nadia Henni-Moulai, Algeria : Has Hirak hit an impasse, or is there more to come, The Africa Report, 22 février 2021). La même auteure ajoute, citant les mots de hirakistes : « Our country is independant, but its people is still not free” (Notre pays est indépendant, mais son peuple n’est toujours pas libre) (Henni-Moulai, op.cit.). C’est ce qui explique aussi le slogan des hirakistes : « Al-Chaab yourid al-Istiqlal » (le peuple veut l’indépendance). Chawki Amari, l’éminent éditorialiste-humoriste algérien, a exprimé la même problématique, mais sur le plan économique et non plus politique, en disant : « L’Algérie est passée de colonisée et pauvre à indépendante et pauvre » (Chawki Amari, Quand on est ce qu’on mange, El Watan, 1 mars 2021). Au vu de toute cette histoire conflictuelle entre le Pouvoir et le Peuple, la question est la suivante : « Une cohabitation entre le Pouvoir et le Peuple est-elle possible en Algérie ? En d’autres termes, le Pouvoir et le Peuple s’assiéront-il un jour à la même table pour discuter du présent et de l’avenir du pays ? Pour répondre à cette question, il faut répondre à deux autres préliminaires : « Le Pouvoir est-il sourd/hermétique aux changements demandés par le Hirak ? Le Peuple est-il systématiquement opposé à tout dialogue avec le Pouvoir ?

Le Pouvoir est-il sourd/hermétique aux changements demandés par le Hirak ?
En dépit du nom donné formellement à la République Algérienne — « démocratique » et « populaire » — l’Algérie n’a jamais été ni l’une, ni l’autre. L’Algérie n’a jamais été démocratique. Bien que la Constitution algérienne reconnaisse le principe de la séparation des pouvoirs entre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire ainsi que celui des libertés collectives et individuelles (liberté d’expression, de presse, de rassemblement et de protestation), l’Algérie, représentée par ce que l’on désigne communément sous le nom de « Pouvoir », n’a jamais respecté ces deux principes fondateurs de la démocratie. A défaut de séparation des pouvoirs, l’Algérie (re)connaît un seul « Pouvoir » (avec un grand « P ») qui cumule les trois pouvoirs. Ce « Pouvoir », qui est à la fois réel en raison de son omniprésence et omnipotence dans le processus de gouvernance de l’Etat et fictif car il est difficile à identifier tellement il est composite et confus. Les Algériens désignent généralement par « Pouvoir » la combinaison du pouvoir exécutif et du pouvoir des services d’intelligence (ces derniers comprenant principalement la Présidence, l’Armée et les Services de Sécurité). C’est ce que les experts en sciences politiques appellent encore le « Deep State » (Etat Profond). Parlant plus particulièrement du manque de liberté de protestations, Driss Nouri, de l’Université de Sétif, écrit : « The failure to halt the hirak is not only attributable to Machiavellian intentions but is first and foremost attributable to this undemocratic regime’s lack of willingness to deal with a revolutionary movement that peacefully occupies the streets” (L’incapacité de mettre fin au hirak est attribuable non seulement aux intentions machiavéliques mais aussi avant tout au manque de volonté de ce régime non démocratique de négocier avec un mouvement révolutionnaire qui occupe pacifiquement les rues (Driss Nouri, voir source dans l’épigraphe placée au début de cet article).
Deuxième caractéristique : l’Algérie n’a jamais été « Populaire ». En dépit de l’existence d’instances censées représenter le peuple (Assemblée Populaire Nationale, Assemblées de Wilayas, Assemblées Populaires Communales) et d’associations de la société civile censées répondre aux besoins et préoccupations de la population, les intérêts et les revendications de la société n’ont jamais été concrétisés par le Pouvoir qui est censé être au service du peuple. Au contraire, ces assemblées et associations réalisent les intérêts de leurs dirigeants et des cliques qui les entourent. C’est ce qui explique les fréquents et nombreux sit-in, révoltes, barrages de routes organisés par les populations dans plusieurs villes du pays. Autrement exprimé, le « Pouvoir »–à tous les niveaux de la pyramide sociale — n’a jamais été très proche et à l’écoute de la population. Il en est de même des changements demandés par le hirak. Surtout lorsque ces demandes ont un caractère politique, comme celles exprimées par le mouvement depuis 2019 et véhiculées dans ses slogans : établissement d’un Etat de Droit, justice sociale, liberté d’expression, liberté de presse, liberté d’assemblée, liberté de manifester et de critiquer les actions des gouvernants. Le Pouvoir semble être intrinsèquement allergique à toutes ces revendications qu’il considère faire partie de ses prérogatives propres. Le Pouvoir considère aussi que la rue et l’espace public font partie de son « territoire ». C’est ainsi que chaque fois qu’une population occupe la rue pour faire valoir ses revendications, comme c’est le cas du hirak, le Pouvoir ne sait pas écouter ces populations et faire ce qui est nécessaire pour les satisfaire, ce qui est son rôle primordial. Au lieu de cela, il (ré)agit souvent soit par la répression, soit par la cooptation des leaders du mouvement. C’est ainsi que depuis le déclanchement du hirak le 22 février 2019 jusqu’à son retour le 22 février 2021, y compris pendant l’année 2020 au cours de laquelle le mouvement a marqué une pause en raison de la pandémie du Covid-19, des centaines d’interpellations, des dizaines d’emprisonnements, de poursuites judiciaires et d’actes de torture ont été enregistrées par les instances nationales et internationales de défense des droits de l’homme. Parmi les protestataires arrêtés et malmenés, une catégorie est particulièrement ciblée : les journalistes et les activistes politiques.
A la veille de l’anniversaire du hirak, le Président Tebboune a pris un certain nombre de décisions dont l’objectif déclaré est de calmer quelque peu les protestataires du hirak. Il a tout d’abord gracié une trentaine de membres du hirak qui étaient emprisonnés sous les motifs de « atteinte à la sécurité ou à l’unité nationales » alors que les protestataires ne faisaient qu’exercer leur droit de manifester (et qui plus est, pacifiquement) comme le leur reconnaît la Constitution. Parmi les plus connus de ceux qui ont été graciés, il y a le militant Rachid Nekkaz et le journaliste Khaled Drareni, reporter à TV5 Monde. Le Président a aussi dissous l’Assemblée Nationale et décidé d’organiser des élections anticipées au mois de mai prochain.
Le Président a aussi procédé à un mini-remaniement ministériel où un petit nombre de ministres à portefeuilles non stratégiques (excepté peut-être celui de l’énergie) ont été remerciés et remplacés. Le Premier ministre, quant à lui, reste inchangé. Le but de ces changements est de faire croire aux protestataires que le Pouvoir a entendu leurs plaintes et qu’il fait tout pour répondre à leurs attentes. Cependant, du côté du hirak, on pense que ces changements, considérés par le Pouvoir comme majeurs, ne sont que des aménagements cosmétiques qui ne répondent pas à leur demande principale : le changement de tout le « Système » conformément au slogan : « Achaab yourid Isqat Al-Nidham » (le peuple veut la chute du Système). Nous verrons plus loin que ce terme lui-même n’est pas très précis et que le hirak a besoin de préciser davantage ce qu’il entend par ce vocable. Il est donc clair que les divergences entre le Pouvoir et le Hirak demeurent et cela en dépit des promesses faites par le Président dont une concerne précisément le changement de ce que le hirak appelle « Système » : « L’Etat sera à l’écoute du peuple pour un changement radical de la gouvernance et asseoir la démocratie, l’Etat de Droit et le respect des droits de l’homme » (Tebboune, discours inaugural, 19 décembre 2019).

Le « Hirak » est-il radicalement opposé au dialogue avec le « Pouvoir » ?
La question cruciale posée ici est la suivante : « L’objectif principal du hirak — le changement du « Système » — est-il réalisable sans un processus de dialogue entre le hirak et le Pouvoir ? Autrement dit, les marches pacifiques hebdomadaires entamées en 2019 et reprises le 22 février 2021 sont-elles suffisantes à elles seules pour concrétiser ce changement « radical » qui semble être souhaité par les deux parties ? Une autre question liée aux précédentes est : « Les hirakistes sont-ils viscéralement opposés à toute forme de dialogue avec le Pouvoir » ? En 2019, le hirak s’était prononcé contre cette possibilité qui avait été proposée à l’époque par la fameuse « Instance Nationale de Médiation et de Dialogue » (INMD) présidée par Karim Younès. On se rappelle que lors de sa rencontre avec Abdelkader Bensalah, alors Président par intérim, le panel avait proposé sept conditions qui devaient convaincre le Pouvoir et le hirak à s’asseoir à la même table : (1) l’impérieuse nécessité de libération de tous les détenus du hirak, dans l’urgence, dans un premier temps, (2) le respect du caractère pacifique des manifestations par les forces de l’ordre, (3) la cessation des actes de violence et d’agression à l’encontre des manifestants pacifiques du hirak et des étudiants, (4) l’allègement du dispositif policier, notamment dans la capitale lors des marches hebdomadaires, (5) l’ouverture de tous les accès à la capitale les jours de marches (6) la libération du champ médiatique tel que revendiqué par les professionnels de la presse et souhaité par la population en général, et (7) l’appel unanime au départ du gouvernement en place et son remplacement par un gouvernement de consensus, formé de technocrates non partisans » (voir Dialogue : Karim Younès révèle les sept conditions du Panel, Tout sur l’Algérie, TSA, 26 juillet 2019). On se rappelle aussi que cette « Instance de Dialogue » avait été répudiée par le hirak et qu’elle était elle-même « fissurée » de l’intérieur, ce qui a provoqué la démission de plusieurs de ses membres : Said Salhi, de la LADDH ; Kamal Bouchama, ancien ministre ; Hadda Hazem, Journal El Fedjr ; Azzedine Benaissa, universitaire ; Azziz Derrouaz, ancien ministre ; Smail Lalmas, économiste. Parallèlement à l’Instance de Dialogue, une autre proposition de dialogue avait été faite en 2019 ni plus ni moins par le Président Tebboune, fraîchement élu : « Je m’adresse directement au hirak, que j’ai à maintes reprises qualifié de béni, pour lui tendre la main afin d’amorcer un dialogue sérieux au service de l’Algérie et seulement de l’Algérie ». Comme pour expliciter son qualificatif de « hirak béni », le Président ajoute : « Le Hirak a remis l’Algérie sur les rails de la légitimité, la préservant de l’aventurisme et des manœuvres qui ont failli torpiller le peuple algérien » (voir Tebboune, Conférence de presse, 13 décembre 2019). Tebboune va même plus loin pour dire qu’il avait prévu l’avènement du hirak : « J’ai toujours pressenti qu’un mouvement populaire, hautement civilisé et encadré par de jeunes universitaires… allait éclater incessamment » (Tebboune, interview avec Le Point Afrique, 13 décembre 2019). Tebboune donne ensuite un aperçu des carences du système Bouteflika qui auraient engendré, selon lui, le hirak : « Les dérives du système, la kleptomanie, la suprématie de l’allégeance à la place de la compétence… ne pouvaient être acceptées par une jeunesse de plus en plus instruite… Je suis moi-même victime de ces dérives » (Tebboune fait ici référence à son limogeage par Bouteflika en raison de sa diatribe contre les oligarques) (Le Point Afrique, op.cit). Malheureusement, toutes ces tentatives de lancement d’un dialogue entre le Pouvoir et le hirak n’ont pas abouti, comme en témoigne la reprise des protestations, et ce en dépit des mesures d’apaisement évoquées ci-dessus prises par le Président. Pour le hirak, ces propositions de dialogue et ces mesures ne sont pas sincères puisque le Pouvoir continue — et cela même pendant la pause marquée par le hirak en raison de la pandémie — de harceler les protestataires qui manifestent pourtant pacifiquement. Plusieurs dizaines de hirakistes sont encore incarcérés, plusieurs sont encore harcelés tous les vendredi et mardi et en dehors. De journalistes sont incarcérés pour avoir filmé ou fait des reportages sur le hirak et sur la répression des hirakistes par les forces de l’ordre. Il y a donc comme un (non)dialogue de sourds entre le hirak et le Pouvoir. La pierre d’achoppement de cette surdité mutuelle est que le hirak — ainsi qu’il le clame tous les vendredi et mardi et dans les média sociaux — ne sera satisfait que lorsqu’il verra un changement radical et structurel du « Système » de gouvernance en place depuis l’indépendance, d’un côté, et le refus non moins radical du Pouvoir de satisfaire cette revendication. Mais alors se pose la question de la signification de cette revendication. En d’autres termes, qu’est-ce que le « Système » (avec un grand « S ») dont le hirak demande le changement ? Est-ce que le Pouvoir ne comprend pas ce que le hirak entend par ce mot ou est-ce qu’il fait semblant de ne pas savoir ? Cette question du sens réel à attribuer au mot « Système » est la clef pour comprendre l’impasse actuelle que connaît la politique algérienne. Le sens donné à ce mot par le Pouvoir, notamment dans la 7e condition posée par l’Instance Nationale de Médiation et de Dialogue en 2019 — qui, rappelons-là, est « l’appel unanime au départ du gouvernement en place et son remplacement par un gouvernement de consensus formé de technocrates non partisans »–ne semble pas être le sens donné par le hirak à ce terme. Selon le hirak, changer de système ne signifie pas seulement changer les noms des membres du gouvernement, mais changer le mode de gouvernance, ce qui implique un changement dans l’éthique et les principes qui gouvernent la pratique politique. Comme le souligne Driss Nouri dans l’épigraphe indiquée tout en haut de cet article : « The hirak expresses a deep-rooted rejection of the regime’s modus operandi, its management of the state and its renewal » (Le hira exprime un rejet profond du modus operandi du régime, de sa gestion de l’Etat et de son renouvellement) (Driss Nouri, op.cit). Ce que le hirak veut, c’est un nouveau régime basé sur les principes suivants : (1) un gouvernement par le peuple et pour le peuple (non pas par le gouvernement pour le gouvernement, comme c’est encore le cas aujourd’hui) ; (2) un Etat fondé sur l’équité et la justice, notamment dans la distribution des revenus du pays ; (3) un Etat fondé sur l’application juste et équitable de la Constitution et des lois de l’Etat (Nul ne doit être au-dessus ou au-dessous des lois) ; (4) le respect des libertés collectives et individuelles ; (5) une authentique séparation des pouvoirs entre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire et l’établissement d’un mécanisme de « checks and balances » (contrôle et équilibrages) ; (6) la séparation entre le pouvoir militaire et le pouvoir gouvernemental (selon le slogan du hirak « Madanya, machi 3askaria »). Il faut souligner que le hirak reconnaît à l’Armée un rôle stratégique dans le domaine de la sécurité intérieure et extérieure du pays et veut qu’elle se concentre sur ce rôle. Selon certains observateurs, le hirak a réussi à réaliser certains de ses objectifs — déboulonnement du système Bouteflika et traduction en justice de certains anciens membres du gouvernement et de magnas du business. Mais il n’a pas encore réalisé son objectif majeur : le changement du mode de gouvernance. Pour Dalia Ghanem, spécialiste du Moyen-Orient, les raisons de cet « échec » sont : « (1) the hirak’s impracticable demands, (2) absence of leadership, (3) the regime’s strategy and ability to self-restrain and use calibrated coercion » [(1) demandes impraticables ; (2) l’absence de leadership du côté du hirak, (3) la stratégie et la capacité du régime à s’auto-restreindre et à utiliser une coercition calibrée] (Dalia Ghanem, Algeria’s Hirak : Why such a mass movement achieved so little, Manaramagazine.com, December 15, 2020). Dalia Ghanem, dira aussi que le hirak n’a pas réalisé son objectif principal — le changement du « Système »–à cause de la lutte interne entre deux forces : « [(1) les Forces du Pacte de l’Alliance Démocratque (FPAD), qui refusent tout dialogue avec les Autorités et qui appellent à la dissolution du « système et l’élection d’une Assemblée Constituante qui conduirait éventuellement à une transition démocratique et (2) le Pôle Démocratique (PD), qui appelle à la négociation avec les Autorités en vue d’aboutir à un consensus et dont les représentants ont appuyé la Commission Nationale de Médiation et de Dialogue de 2019 »] (Dalia Ghanem, op. cit, notre traduction). La question donc qui reste posée est : « Le Pouvoir est-il mûr et désireux de proposer une nouvelle plateforme de dialogue en mesure de convaincre le hirak de se mettre à table » ?

Conclusion
Nous avons vu que le fossé qui sépare le Pouvoir et le Peuple — représenté par le hirak — n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Dans les années 1970-2000, ce « gap » entre les deux supposées composantes intégrantes de la nation semblait être plus réduit grâce au système de la cooptation et de la redistribution des miettes de la rente pétrolière utilisé par les régimes de l’époque. On avait aussi l’illusion que cette distance n’était pas si grande en raison des fameuses chartes nationales et révisions constitutionnelles (Charte Nationale de 1976, Charte pour le Paix et la Réconciliation Nationale de 2006, et la toute dernière Révision Constitutionnelle du ler Novembre 2020) qui donnaient l’illusion que le Peuple et le Pouvoir ont signé ensemble un contrat de paix sociale. Le Pouvoir actuel aurait pu aussi saisir l’opportunité offerte par l’élan de mobilisation et de solidarité de la population après l’irruption de la pandémie du Covid-19 pendant laquelle les Algériens de toutes origines sociales s’étaient mobilisés dans une campagne caritative d’aide à ceux qui sont affectés par la pandémie. Il aurait pu profiter de cette aubaine pour s’associer à cet élan et se reconnecter avec les populations dans cette initiative louable. Comme l’écrit Driss Nouri dans son article cité plus haut: « The regime has benefited from a « truce » from the protesters. Instead of using this truce to invest in building trust between itself and the people, to mobilize all the national capabilities to tackle the pandemic and lay the foundations for dealing with the upcoming issues…the regime has persisted in the same mistakes and same contradictions it has done before the pandemic. These practices include denying the existence of the hirak movement at times, praising it at other times, and repression and imprisoning activists” (Le régime a bénéficié d’une trêve des protestataires. Au lieu d’utiliser cette trêve et investir dans la construction de la confiance entre lui et le peuple pour s’attaquer aux questions à venir…le régime a persisté dans les mêmes erreurs et contradictions qu’il avait faites avant la pandémie. Ces pratiques incluent le déni d’existence du hirak à certains moments, les louanges faites au hirak à d’autres moments, et utilisant la répression et l’emprisonnement des activistes) (Driss Nouri, op. cit). On voit donc que le divorce entre le Pouvoir et le Peuple est toujours en vigueur. Une fois de plus, le Pouvoir a raté le coche. Va-t-il écouter cette fois-ci les appels de ce hirak 2 que le Président a appelé « béni » et œuvrer, avec les leaders « de facto » du hirak à la construction de « El Djazair al-Djadida » que le Président Tebboune a promise ? That is the question. n