Le président Tebboune a adressé avant-hier, veille de la commémoration des massacres du 8 Mai 1945, un message dans lequel il a évoqué la question mémorielle qui pèse de manière significative, voire plus, dans les relations algéro-françaises, soixante ans après la fin de la guerre (1954-1962).

PAR NAZIM BRAHIMI
S’exprimant à l’occasion de cet anniversaire, dont la date a été décrétée en mai 2020 «Journée nationale de la Mémoire», le président de la République a mis en avant, dans son message, «l’attachement» de l’Etat aux dossiers de l’Histoire et de la Mémoire. Cet attachement émane, a-t-il dit, de «ces pages glorieuses et de la responsabilité de l’Etat envers son capital historique, étant un des fondements qui ont forgé l’identité nationale algérienne et un socle essentiel pour la construction du présent et l’anticipation de l’avenir sur les bases et les principes de l’éternel message de Novembre».
M. Tebboune a précisé, cependant, que c’est un attachement qui «s’éloigne de toute surenchère ou négociation pour préserver notre mémoire et œuvre parallèlement au traitement du dossier mémoriel et de l’Histoire en toute probité et avec objectivité dans la perspective d’établir la confiance et de jeter les bases de relations de coopération durable et fructueuse, garantissant les intérêts des deux pays dans le cadre du respect mutuel».
Il s’agit ainsi, selon le chef de l’Etat, de préserver la mémoire du pays tout en veillant à son traitement avec la partie française de façon à établir la confiance entre les deux parties, condition sine qua none pour une «coopération durable et fructueuse» qui ne subirait pas l’influence du contentieux mémoriel algéro-français.
Faut-il rappeler, à ce propos, que les relation algéro-françaises sont passées par des moments de grande crispation – à l’occasion du contentieux mémoriel qui a vu Alger rapatrier son ambassadeur durant l’automne dernier – et qui a pu connaître par la suite un dégel «laborieux» en février dernier. La séquence a bien rappelé combien les relations algéro-françaises sont dépendantes de l’évolution de leur contentieux mémoriel.
Dans son message de félicitations à son homologue français réélu président, le 24 avril dernier, le président Tebboune s’est montré confiant quant à l’avenir des relations entre Alger et Paris. «Au moment où vous inaugurez un second quinquennat, que je souhaite fort pour une relation algéro-française à refonder, je mesure l’importance de l’opportunité historique qui s’offre à nous deux d’envisager et de prendre en charge l’avenir avec ambition, courage et responsabilité», a souligné le président Tebboune.
«Qu’il s’agisse de mémoire, de relations humaines, de consultations politiques ou de projections stratégiques, de coopération économique et d’interactions dans toutes les sphères de travail en commun, la vision rénovée, pleinement respectueuse des souverainetés et de l’équilibre des intérêts, que nous partageons, a le potentiel d’ouvrir à nos deux pays de vastes horizons d’amitié, de convivialité harmonieuse et de complémentarité mutuellement avantageuses», a-t-il noté.
Ce discours d’apaisement, en plus de favoriser des avancées sur les questions mémorielles, objet de litige, est de nature aussi à mettre la coopération économique sur la bonne voie.
Evoquant la question de la mémoire, ce 6 mai 2022, l’historien Benjamin Stora a regretté, s’agissant de la quête d’une réconciliation des mémoires, «tout ce temps perdu» pour regarder «la réalité coloniale», estimant que «le fossé s’est creusé au niveau des mémoires».
Pour l’historien, «les imaginaires et les rapports ne sont pas les mêmes», avec comme conséquences «des oppositions mémorielles qu’il faudrait combler par toute une série de petits gestes mémoriels» pour parvenir à «avancer ensemble et que la mémoire ne soit pas un obstacle à la fabrication et l’existence d’un rapport franco-algérien».
Selon M. Stora, «sous la présidence de Macron, un certain nombre de gestes ont été réalisés», considérant que ce qu’a été fait dans ce registre est «énorme», citant la reconnaissance des meurtres contre Maurice Audin, Ali Boumendjel, les massacres du 17 octobre 1961, l’ouverture des Archives… «Ce n’est pas possible d’interrompre ce processus qui a démarré en France sans attendre effectivement qu’il y ait la possibilité de faire quelque chose en commun avec l’Algérie», a-t-il dit, estimant qu’il «fallait rattraper ce retard». Ajoutant que «le processus de reconnaissance mémorielle va se poursuivre, ne serait-ce que dans mon rapport, il y a des préconisations qui n’ont pas été appliquées».
M. Stora a conclu son intervention sur France 24 en affirmant que «la question mémorielle ne doit pas se transformer en un obstacle à la coopération normale et classique» entre les deux Etats.