La question de la mémoire qui pèse dans les relations bilatérales entre Alger et Paris a été évoquée par le Président Tebboune à l’occasion de l’interview accordée à la chaîne France 24, au cours de laquelle il a été également question d’autres sujets liés à la conjoncture interne du pays.

Intervenant à la veille de la fête de l’Indépendance, dont la célébration cette année est marquée par la récupération des crânes de résistants algériens contre l’occupation française, M. Tebboune a plaidé pour des relations apaisées entre Alger et Paris. «Avec le Président Emmanuel Macron, nous devons, sans aucune animosité, sans haine et dans le respect le plus total des deux Etats, affronter le problème de la Mémoire qui hypothèque beaucoup de choses dans les relations entre les deux pays», a déclaré M. Tebboune. Ce dernier a relevé que «le Président Macron a eu le courage de dire que la colonisation était presque un crime contre l’humanité, ce que d’autres n’ont pas dit», estimant à ce propos que l’Algérie «a déjà reçu des demi-excuses» de la part de M. Macron.
Contexte oblige, M. Tebboune a évoqué le rapatriement des crânes des résistants algériens contre la France coloniale en soulignant que M. Macron a été «très réceptif et compréhensif à la demande algérienne», estimant que «ce rapatriement était une nécessité pour l’Algérie qui accorde une grande importance à la question de la Mémoire».
Il s’agit à présent, a ajouté M. Tebboune, de «faire un autre pas» dans le sens de «l’apaisement» d’autant plus qu’en France «on parle de massacres du 8 mai 1945 en Algérie, ce qui était prohibée auparavant». Maintenant que la voie de l’apaisement mémoriel est désormais possible entre les deux pays, les autorités algériennes attendent-elles des excuses de la France ? «Nous le souhaitons car cela va permettre d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, politiques, culturelles et de voisinage», a souligné M. Tebboune.
«Avec le Président Macron, nous pouvons aller loin dans l’apaisement et le règlement du problème de la Mémoire», a-t-il relevé, ajoutant que «c’est un Président très honnête, sincère et très propre du point de vue historique. Il veut apaiser la situation et permettre à nos relations de retrouver leur niveau naturel».
Il s’agit aussi, précisera M. Tebboune, de «relations entre deux pays indépendants et souverains», soulignant dans ce sens que «l’Algérie, qui était une ancienne colonie de la France, il y a 58 ans, est à présent un Etat qui influe sur son environnement, un Etat-pivot dont la parole compte dans le concert international», faisant remarquer qu’entre l’Algérie et la France, «les contacts n’ont jamais été rompus depuis 1962…»
A propos d’une éventuelle visite à Paris ou celle de Macron à Alger, M. Tebboune a indiqué que cela «n’est pas exclu», précisant qu’il en a «déjà discuté avec son homologue français», et de relever que «s’il y a une visite, ce sera une visite d’Etat et non de travail tout en tenant compte des conditions imposées par la Covid-19».

Constitution : le référendum à la rentrée sociale
Au sujet du projet de révision constitutionnelle, le président Tebboune a révélé que le référendum populaire aura lieu à la rentrée sociale, relevant que ce rendez-vous initialement programmé pour le mois juin écoulé a dû être reporté à cause de la pandémie du coronavirus.
«Je pense que si la pandémie du coronavirus s’atténue, on peut aller vers un référendum à la rentrée sociale, soit vers septembre ou octobre», a-t-il annoncé, tout en notant que les discussions sur la Constitution «sont accélérées» avec la réception de 2 000 propositions soumises au Comité d’experts sur la révision de la Constitution.
Interrogé sur le type de régime privilégié dans la mouture de la loi fondamentale, il a répondu que «le modèle sera totalement algérien», affirmant que ce sera «un régime semi-présidentiel qui donnera énormément d’autorité aux élus». «On est aussi en train de mettre des verrous qui interdiront à l’avenir tout glissement vers le pouvoir personnel», a-t-il dit.
A propos de la libération des acteurs ou manifestants arrêtés puis emprisonnés, il a affirmé qu’il exercera «en tant que Président ses prérogatives constitutionnelles de grâce chaque fois que cela est nécessaire», déclarant qu’il était «possible» de libérer d’autres détenus, insistant sur «un climat plus apaisé qui permette d’aller vers les changements notamment la Constitution». Mettant en exergue que «l’Algérie est le seul pays arabe et d’Afrique à disposer de 160 quotidiens aussi caustiques les uns que les autres et jamais quelqu’un n’a été inquiété», le président a estimé que «tant que l’on relève le niveau et l’on fasse de l’opposition aux idées, il n’y a pas de souci. Cependant, le problème réside dans l’insulte et l’invective que le code pénal ne permet pas».
Sur la possibilité de voir l’ancien président Abdelaziz Bouteflika devant le juge dans le sillage des procès qui ont vu défiler à la barre d’anciens hauts responsables, notamment les deux Premiers ministres, Ouyahia et Sellal, M. Tebboune a estimé que la justice s’est prononcée à ce sujet.
«Si la justice le demande (le jugement de Bouteflika), c’est son affaire, mais pour le moment il n’en est pas question», a-t-il dit. Niant également avoir été «favorable» à un 5e mandant pour Bouteflika, il a rappelé avoir été «éjecté» du poste de Premier ministre en 2017 alors que «l’histoire du 5e mandat avait débuté en 2018». «A l’époque, j’étais chez moi et en aucun cas je n’ai été pour un 5e mandat. J’ai trouvé que le 5e mandat était aberrant car j’avais approché l’ex-Président quand j’étais Premier ministre et il n’avait plus la parole. Il n’a pas demandé mon avis (sur le 5e mandat), j’étais exclu», a-t-il commenté.

Recours au FMI ? Non, merci !
Sur la situation économique et financière du pays, le Président a assuré que le pays «n’est pas du tout en danger», écartant ainsi le recours à l’endettement auprès du FMI. «L’Algérie dispose de réserves de changes qui ne sont pas énormes, mais qui lui permettent de passer le cap d’un à deux ans», a-t-il dit, relevant que «l’agriculture à elle seule a produit, en 2019, l’équivalant de 25 milliards dollars. Cela a été une chance pour le pays avec la chute des prix de pétrole car nous n’avons rien importé et nous avons presque une autosuffisance alimentaire».
Indiquant que l’Algérie «préfère éviter le FMI car c’est un pays social où les transferts sociaux se font avec des sommes énormes», le Président Tebboune a dit «exclure» l’option d’aller vers le FMI relevant, cependant, que le Gouvernement est «en contact périodique avec ce Fonds et nous tenons compte de ses orientations».
S’agissant de la crise libyenne, M. Tebboune a plaidé pour un cessez-le-feu qui permettra la reconstruction de l’Etat libyen sur «des bases de légitimité populaire au risque de voir transposer en Libye le schéma syrien».
Sur les informations faisant état de la construction par l’Algérie d’une base militaire en réaction au Maroc qui projetterait d’en construire une similaire à ses frontières avec l’Algérie, il a indiqué qu’il ne pouvait «ni confirmer ni infirmer ces informations», relevant néanmoins que «la sagesse à toujours prévalu dans les relations entre les deux pays».
Par ailleurs, et sur la situation sanitaire dans le pays, il a indiqué «ne pas exclure» un durcissement du confinement «si la Commission scientifique chargée du suivi de l’évolution du coronavirus le recommanderait». <