Par Nadir Kadi
Alors qu’Alger et Paris sont en «crise» diplomatique depuis près de deux semaines, la commémoration, aujourd’hui, de la répression des manifestations du 17 octobre 1961 remet de nouveau sur le devant de la scène le contentieux mémoriel qui oppose les deux capitales.
Les deux «lectures» de l’Histoire de la guerre d’indépendance et de la colonisation apparaissent, en effet, comme de plus en plus irréconciliables entre Alger et Paris ; bien loin du temps des «avancées» et des «pas positifs» des dernières années, entre autres couronnés en juillet 2020 par la restitution des crânes de résistants algériens à l’invasion et la colonisation, conservés depuis près de 150 ans au Musée d’histoire naturelle de Paris.
Ces «question mémorielles» ne sont pas les seules à être marquées, il est vrai, du sceau du contentieux. A côté, il y a de profonds désaccords sur la question migratoire et des clandestins algériens en attente d’expulsion du territoire français – un dossier sur lequel le chef de l’Etat s’est exprimé récemment réfutant les chiffres du ministère français de l’Intérieur ; de sérieuses dissensions également sur des questions géopolitiques à l’exemple du lourd dossier sécuritaire au Sahel et au Mali, dont les autorités militaires transitoires – en grand froid avec Paris – ont vu l’Algérie leur exprimer, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, son appui et son soutien. Ramtane Lamamra avait, en effet, déclaré le 5 octobre dernier : «En tant que pays africain fortement attaché à notre indépendance nationale, nous nous tenons aux côtés du Mali frère et nous rappelons à qui veut bien nous entendre et entendre la voix de la raison que l’Afrique, qui est le berceau de l’humanité, est également le tombeau du colonialisme et du racisme. La lutte de libération nationale du peuple algérien a contribué à l’accélération de cette histoire et nous en sommes très fiers.» Autre point de discorde, vue d’Alger, la position française vis-à-vis de la question du Sahara occidental et du soutien politique et diplomatique que fournirait Paris à Rabat au sein des Nations unies et de l’Union européenne notamment. Dans cette logique de différence et de divergence d’intérêts, et bien que la «commémoration» des manifestations de la répression et des morts enregistrés le 17 octobre 1961 à Paris a été marquée par l’organisation d’une cérémonie officielle où le président français a déposé une gerbe sur les berges de la Seine et observé une minute de silence à la hauteur d’un pont emprunté il y a 60 ans par les manifestants algériens qui arrivaient du bidonville voisin de Nanterre avant de reconnaitre dans un communiqué publié par l’Elysée des «crimes inexcusables pour la République», il est encore très tôt pour parier sur une baisse de tension de la crise qui oppose Alger à Paris. Il n’est pas certain en effet que l’initiative du président Macron – une première pour un chef d’Etat français – parvienne à convaincre les autorités algériennes après les dernières déclarations – non démenties – du président E. Macron sur l’écriture de l’histoire en Algérie après la guerre par «un régime politico-militaire» appuyé sur «une rente mémorielle», et la crise qui s’en est suivie avec le rappel de l’ambassadeur algérien en France, et dont le retour est conditionné par le «respect total de l’Etat algérien», selon la déclaration récente du président Tebboune sur le sujet. Une chose paraît claire dans ce contexte, les autorités françaises semblent vouloir éviter d’envenimer la crise, comme a semblé le signifier le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, mardi 12 octobre en s’exprimant sur le «respect fondamental» de la souveraineté de l’Algérie ; comme a paru l’indiquer hier sur la question précisément mémorielle le président Macron en reconnaissant «les faits: les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon (le préfet de police de Paris, NDLR)». C’est la première fois qu’un président français se rend sur les lieux du massacre. Emmanuel Macron, qui n’a pas reconnu un «crime d’Etat» comme le réclame les historiens, à commencer par Benjamin Stora, auteur d’un rapport sur «les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie» remis à l’Elysée, est allé plus loin que la «sanglante répression» admise par son prédécesseur François Hollande en 2012. <